La critique textuelle est-elle antireligieuse ?

La critique textuelle (pour être plus générale la méthode « historico-critique » dont elle n’est qu’une des composantes) est l’un des principaux outils de l’exégèse biblique. Son objectif est de retrouver ce qui serait la version originale d’un texte à partir des sources existantes, pour la plupart très éloignée (au sens du temps les séparant) de la version de départ.

Lorsque je parle avec des chrétiens pratiquants, je ressens souvent une gêne de leur part et très rapidement une mise en accusation : en commentant, en décortiquant les textes j’essayerais de les vider de leur substance ; en utilisant la logique pour les interpréter, j’essayerais de les ridiculiser.

De mon côté, je suis souvent étonné par le manque de connaissance qu’ont les chrétiens pratiquants de leurs propres livres et les rares cérémonies religieuses auxquelles j’ai assisté m’ont toujours sidéré par leur infantilité. Les participants me donnent l’impression d’y ânonner des mantras plutôt que de réfléchir et partager les valeurs des textes. Sans doute en est-il des prêtres comme des professeurs : certains vous communiquent leur passion, d’autres font simplement leur travail. Reconnaissons que mon expérience des cérémonies religieuses est trop faible pour que j’en fasse une généralité.

Dans cet article, je veux éviter le procès en sorcellerie visant la critique textuelle en montrant que celle-ci est reconnue et même recommandée par le Vatican.

Lorsque l’Eglise catholique veut établir un point de sa doctrine, le Pape « donne » (c’est le terme consacré) une Encyclique. Une Encyclique est une lettre adressée par le Pape aux dignitaires de l’Eglise ou, dans certains cas, à l’ensemble des fidèles. Cette lettre « circule », ce qui éclaire l’origine grecque du mot : κύκλος (kuklos) qui signifie « cercle ». Son but est de définir la position officielle de l’Église catholique sur un thème précis.

La position de l’Eglise catholique sur l’exégèse biblique a été exprimée principalement par deux encycliques :

  • Providentissimus Deus en 1893,
  • Divino Afflante Spiritu en 1943.

Providentissimus Deus – 1893

La Science est alors en pleine explosion, dans tous les domaines : Darwin publie sa théorie sur l’évolution, les astronomes décryptent les mystères de l’univers qui n’est jamais apparu aussi vaste, archéologues et géologues démontrent que la Terre et la vie sont beaucoup plus anciennes que ne le raconte la Bible. Le Pape Léon XIII constatant que le vaisseau « Bible » commence à prendre l’eau de toute part publie une Encyclique très défensive : « Providentissimus Deus ». Pour résumer son contenu : la Bible est infaillible et quand la science semble démontrer une erreur de la Bible, c’est soit dû à une erreur d’interprétation de la Bible, soit à une erreur de la science. S’en suivent moult recommandations sur la bonne manière de lire et commenter la Bible. La Vulgate est prédominante, le recours aux textes originaux largement prohibé… Cette Encyclique « tue » en quelque sorte la critique textuelle en indiquant clairement que :

… c’est, en effet, le devoir du commentateur d’indiquer, non pas ce que lui-même pense, mais ce que pensait l’auteur qu’il explique.

L’interprète catholique doit donc regarder comme un devoir très important et sacré d’expliquer dans le sens fixé les textes de l’Ecriture dont la signification a été indiquée authentiquement soit par les auteurs sacrés, que guidait l’inspiration de l’Esprit-Saint, comme cela a lieu dans beaucoup de passages du Nouveau Testament, soit par l’Eglise, assistée du même Saint-Esprit, et au moyen d’un jugement solennel, ou par son autorité universelle et ordinaire; il lui faut se convaincre que cette interprétation est la seule qu’on puisse approuver d’après les lois d’une saine herméneutique.

Sur les autres points, il devra suivre les analogies de la foi et prendre comme modèle la doctrine catholique telle qu’elle est indiquée par l’autorité de l’Eglise. En effet, c’est le même Dieu qui est l’auteur et des Livres sacrés, et de la doctrine dont l’Eglise a le dépôt. Il ne peut donc arriver, assurément, qu’une signification attribuée aux premiers et différant en quoi que ce soit de la seconde, provienne d’une légitime interprétation.

Divino Afflante Spiritu – 1943

Cinquante plus tard, le 30 Septembre 1943, le Pape Pie XII publie une nouvelle Encyclique : « Divino Afflante Spiritu ». Nous pouvons nous étonner que le Pape Pie XII, en pleine Seconde Guerre Mondiale, trouve le temps de se concentrer sur l’exégèse biblique. Les Encycliques ayant pour la plupart l’objectif d’établir un point de doctrine, elles ne sont pas toujours en lien direct avec l’actualité, aussi lourde soit-elle. Certes, il eût été sans doute préférable qu’il consacrât une part plus importante de son énergie en une claire condamnation du nazisme mais ceci est un autre débat…

Que nous dit cette Encyclique ? J’en reprends les principaux points :

  • ses prédécesseurs avaient tous entièrement raison et l’inspiration divine des textes biblique est réaffirmée (le contraire eût été étonnant),
  • la Vulgate reste la Bible de référence mais l’exégète est encouragé à recourir au texte original,
  • la critique textuelle est clairement réhabilitée :

Cet art de la critique textuelle, qu’on emploie avec beaucoup de succès et de fruit dans l’édition des textes profanes, doit servir aujourd’hui, à plus forte raison en vérité, pour les Livres Saints, à cause du respect qui est dû à la parole divine. Le but de cet art est, en effet, de restituer le texte sacré, autant qu’il se peut, avec la plus grande perfection, en le purifiant des altérations dues aux insuffisances des copistes et en le délivrant, dans la mesure du possible, des gloses et des lacunes, des inversions de mots et des répétitions, ainsi que des fautes de tout genre qui ont coutume de se glisser dans tous les écrits transmis à travers plusieurs siècles.

D’aucuns, il est vrai, ont employé la critique, il y a quelques dizaines d’années, d’une façon tout arbitraire, et souvent de telle sorte qu’on aurait pu dire qu’ils agissaient ainsi afin d’introduire dans le texte sacré leurs opinions préconçues ; mais aujourd’hui, il est à peine besoin de le remarquer, la critique possède des lois si stables et si assurées qu’elle est devenue un instrument de choix pour éditer la parole divine avec plus de pureté et d’exactitude, tout abus pouvant être facilement dépisté. Il n’est pas nécessaire de rappeler ici – car c’est trop évident et trop connu de tous ceux qui s’adonnent à l’étude de l’Ecriture Sainte – combien l’Eglise depuis les premiers siècles jusqu’à nos jours a eu en honneur ces travaux de l’art critique.

Pour être 100% honnête, je dois d’ajouter que le Pape Pie XII recommande d’utiliser la critique textuelle en complément de la Foi…

Interprétation de la Bible dans l’Eglise

Je voudrais finir cet article par le plus récent document produit par le Vatican concernant l’exégèse biblique.

Ce document a été produit en 1993 par la Commission Biblique Pontificale présidée par le cardinal Joseph Ratzinger (qui allait devenir le Pape Benoit XVI), à l’occasion de la commémoration du centenaire de l’Encyclique  « Providentissimus Deus » et du cinquantenaire de « Divino afflante Spiritu ». J’en cite quasi-intégralement la conclusion :

l’exégèse biblique remplit, dans l’Église et dans le monde, une tâche indispensable. Vouloir se passer d’elle pour comprendre la Bible relèverait de l’illusion et manifesterait un manque de respect pour l’Écriture inspirée.

Prétendant réduire les exégètes au rôle de traducteurs (ou ignorant que traduire la Bible est déjà faire oeuvre d’exégèse) et refusant de les suivre plus loin dans leurs études, les fondamentalistes ne se rendent pas compte que, par un très louable souci d’entière fidélité à la Parole de Dieu, ils s’engagent en réalité dans des voies qui les éloignent du sens exact des textes bibliques ainsi que de la pleine acceptation des conséquences de l’Incarnation. La Parole éternelle s’est incarnée à une époque précise de l’histoire, dans un environnement social et culturel bien déterminé. Qui désire l’entendre, doit humblement la chercher là où elle s’est rendue perceptible, en acceptant l’aide nécessaire du savoir humain. Pour parler aux hommes et aux femmes, dès l’époque de l’Ancien Testament, Dieu a exploité toutes les possibilités du langage humain, mais en même temps, il a dû aussi soumettre sa parole à tous les conditionnements de ce langage. Le respect véritable pour l’Écriture inspirée exige que soient accomplis tous les efforts nécessaires pour qu’on puisse bien saisir son sens. Il n’est pas possible, assurément, que chaque chrétien fasse personnellement les recherches de tous genres qui permettent de mieux comprendre les textes bibliques. Cette tâche est confiée aux exégètes, responsables, en ce secteur, du bien de tous.

Une seconde conclusion est que la nature même des textes bibliques exige que, pour les interpréter, on continue à employer la méthode historico-critique, au moins dans ses opérations principales. La Bible, en effet, ne se présente pas comme une révélation directe de vérités intemporelles, mais bien comme l’attestation écrite d’une série d’interventions par lesquelles Dieu se révèle dans l’histoire humaine. A la différence de doctrines sacrées d’autres religions, le message biblique est solidement enraciné dans l’histoire. Il s’ensuit que les écrits bibliques ne peuvent être correctement compris sans un examen de leur conditionnement historique. Les recherches « diachroniques »seront toujours indispensables à l’exégèse.

Conclusion

Donc, amis chrétiens (au moins catholiques), la critique textuelle n’a rien de « honteux » puisque certifiée et validée par le Vatican. 🙂

Références

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