Jésus est-il vraiment né le jour de Noël ?

Comme tout le monde le sait, la fête de Noël célèbre la naissance de Jésus. Par convention notre ère commence 7 jours plus tard, le 1er janvier de l’année 1 et l’année 0 n’existe pas. Jésus serait donc né le 25 décembre de l’année -1 de notre calendrier.

Notons au passage que, comme l’année 0 n’existe pas, l’année 2000 était la dernière année du XXème siècle et non pas la première année du XXIème siècle comme nous l’ont répété des dizaines de journalistes en 1999 – 2000. Il faut dire qu’un journaliste qui vérifie ses sources est une denrée de plus en plus rare.

Premier problème : l’année 1 ne devrait pas être l’année 1 🙂, la faute à un moine du Vème siècle, Denys le Petit. Il naquit vers 470 dans ce qui allait devenir un jour la Roumanie et mourut à Rome entre 537 et 555. Le pape Jean Ier lui demanda de calculer « mathématiquement » la date de Pâques.

Le calendrier en vigueur à l’époque de Denys le Petit était le calendrier « julien » qui fut élaboré en 45 avant J.C. par Jules César (d’où le terme « julien »). Ce calendrier était proche du notre : 12 mois, 365 jours, semaines de 7 jours, une année bissextile tous les 4 ans et l’année commençait le 1er Janvier. L’an « 1 » des Romains correspondait à la fondation de Rome par Romulus et Rémus.

Denys le Petit choisit comme point de référence de son calcul l’année de l’ « incarnation de Jésus », c’est-à-dire l’année couvrant la période allant de la conception virginale à la naissance de Jésus. Le moine décida que l’année de l’incarnation serait l’année -1 (rappelons une nouvelle fois qu’il n’y a pas d’année 0) et établit qu’elle correspondait à l’année 753 du calendrier romain. Problème : il fit une erreur de calcul pour des raisons bien expliquées ici et liées à l’utilisation erronée d’un calendrier lunaire. Or, selon les évangiles, Jésus est  né sous le règne d’Hérode le Grand qui mourut avant l’année 750 du calendrier romain (de nombreuses sources l’attestent). Donc, si l’on suit les évangiles de Matthieu et Luc (ce que fit Denys le Petit), Jésus serait né en 4 (voire 5, 6 ou même 7) avant JC 🙂. Si Denys le Petit ne s’était pas pris les pieds dans le tapis en fixant l’année « 1 » de notre ère, nous serions aujourd’hui en 2020 ou 2021 au lieu de 2016.

Deuxième problème : les textes du Nouveau Testament ne nous disent rien sur le jour de naissance de Jésus. Même les évangiles apocryphes les plus diserts sur l’enfance de Jésus (Proto-évangile de Jacques et Evangile de l’Enfance) ne nous fournissent aucune information. Certains historiens vont jusqu’à imaginer une naissance au printemps ou en été en interpolant une citation de Luc :

8 Il y avait dans la même région des bergers qui passaient la nuit dans les champs pour y garder leur troupeau. (Luc 2:8)

En effet, il est difficile d’imaginer des bergers gardant leurs troupeaux dans les champs en plein hiver (quoiqu’il fasse 6°C à Bethléem au moment où j’écris cet article mais nous vivons un hiver exceptionnellement chaud :-))

En fait les premiers chrétiens ne s’intéressaient pas du tout à la date de naissance de Jésus, seule la date de sa crucifixion était célébrée. Un des pères de l’EgliseOrigène qui vécut environ entre 185 et 253 – se moquait même ouvertement des habitudes païennes de fêter les anniversaires (Homélie sur le Lévitique VIII).

En l’an 200, Clément d’Alexandrie – un autre père de l’Eglise – n’était même pas au courant de la tradition d’une naissance le 25 décembre :

Il y a ceux qui ont déterminé non seulement l’année de la naissance de notre Seigneur, mais aussi le jour; et ils disent qu’elle a eu lieu la 28e année d’Auguste, et le 25e jour du [mois égyptien de] Pachon (20 mai dans notre calendrier). […] Plus encore, En d’autres disent qu’il est né le 24 ou le 25 Pharmuthi (20 ou 21 Avril de notre calendrier). (Stromates 1)

La première référence connue à une naissance de Jésus un 25 décembre date du IVème siècle. Le chronographe de 354 indique à la date du 25 décembre :

Hoc cons. dominus Iesus Christus natus est VIII kal. Ian. d. Ven. luna xv., (« 8 jours avant les calendes de janvier de Vénus », c’est-à-dire le 25 décembre)

Il existe actuellement 2 théories pour expliquer l’origine de la tradition du 25 décembre :

Théorie n°1 – Le Sol Invictus

C’est la théorie dominante que vous trouverez dans la plupart des ouvrages. Le 25 décembre serait le recyclage chrétien de la cérémonie païenne du « Sol Invictus » (religion inspirée du culte de Mithra) instaurée par l’empereur Aurélien en 274. La date du 25 décembre correspondait alors au solstice d’hiver. Jour le plus court de l’année, il était donc le « jour de (re)naissance du Soleil » puisque les jours rallongeaient à partir de ce moment. A noter que :

  • le mot « Noël » provient du nom latin de ce jour « natalis solis invicti » (naissance du soleil invaincu),
  • les barbares du Nord de l’Europe fêtaient aussi ce jour, de là vient la tradition du sapin qui fut introduite au Moyen-Âge.

Lorsqu’ils envahissaient un nouveau territoire, les Romains avaient l’habitude d’assimiler les dieux locaux à leur propre dieux  (celui que tu appelles « X » est en fait notre dieu « Y »), voire d’ajouter les dieux locaux à leur propre Panthéon (par exemple le culte d’Isis importé d’Egypte). Ce syncrétisme était un moteur d’intégration des peuples conquis au sein de l’Empire. Lors le christianisme devint religion d’état sous Théodose, cette politique fut maintenue et appliquée au christianisme : les fêtes païennes furent recyclées en fêtes chrétiennes, les temples transformés en Eglise.

Théorie n°2 – Le lien avec la crucifixion

La date de la crucifixion de Jésus peut être déduite des indications des évangiles : le 14 ou 15 du mois de Nisan (la veille ou le jour de la Pâque juive selon que l’on suit Jean ou les synoptiques). Si l’on suit Jean, le 14 Nisan correspond au 25 mars dans le calendrier julien de l’époque. Certains théologiens inventèrent un concept : Jésus avait été conçu le même jour que le jour de sa mort, en quelque sorte pour « boucler la boucle ». Jésus ayant été crucifié un 25 mars, il avait été donc conçu un 25 mars et inéluctablement sa naissance devait avoir lieu 9 mois plus tard … un 25 décembre.

Cette idée de « boucle » n’était pas étrangère au judaïsme de l’époque puisque le Talmud (recueil de discussions rabbiniques) conserve la trace d’une polémique entre 2 rabbins du IIème siècle (la polémique porte sur le mois et pas sur la notion de boucle naissance / rédemption) :

Pendant le mois de Nisan le monde a été créé; pendant le mois de Nisan les Patriarches sont nés; à la Pâque Isaac est né … et c’est pendant le mois de Nisan qu’ils [nos ancêtres] seront rachetées dans le temps à venir.

Le lien entre les dates de conception, naissance et crucifixion est documenté pour la première fois dans un traité chrétien anonyme intitulé « Des solstices et des équinoxes« , qui semble provenir du IVème siècle en Afrique du Nord. Le traité stipule :

« Par conséquent, notre Seigneur a été conçu le huitième des calendes d’Avril au mois de Mars [25 Mars], qui est le jour de la passion du Seigneur et de sa conception. Car en ce jour, il a été conçu de même qu’il a subi. « 

Saint-Augustin (354 – 430, encore un père de l’Eglise) était familier de cette association :

Car il [Jésus] est censé avoir été conçu le 25 Mars, jour où il a également souffert; de sorte que le sein de la Vierge, dans lequel il a été conçu, où personne ne fut engendré parmi les mortels, correspond à la nouvelle fosse où il a été enterré, dans laquelle aucun homme n’a jamais été déposé, ni avant lui ni depuis. Mais il est né, selon la tradition, le 25 Décembre  » (Trinité)

Conclusion

Une chose est quasi-certaine : Jésus n’est pas né en l’année -1 de notre ère mais probablement quelques années plus tôt. J’écrirai prochainement un article à ce sujet.

Est-il né un 25 décembre ? Probablement pas. La tradition du 25 décembre est très tardive et a toutes les apparences soit d’une décision politique (théorie n°1), soit d’une construction théologique (théorie n°2). Comme souvent, impossible de trancher entre les 2 théories mais j’ai clairement une préférence pour la seconde. A vous de vous faire votre opinion, en espérant que de nouveaux documents apparaîtront dans les années à venir pour infléchir dans un sens ou dans l’autre. Peut-être que les deux théories sont valables et se sont rejointes à un moment donné. Mathématiquement, Jésus avait une chance sur 365 de naître le 25 décembre d’où mon « probablement pas ».

Au final est-ce vraiment important ? Je ne pense pas.

Cet article montre encore une fois que reconstituer la vie historique de Jésus est mission impossible au travers des sources et des traditions qui entremêlent théologie et histoire. Les athées ont longtemps profité de cette « faiblesse » pour remettre en question l’historicité de Jésus. Etrangement, les mêmes athées ne remettaient pas en cause l’existence d’Alexandre le Grand. Pourtant les premières sources sur la vie d’Alexandre datent de deux siècles après sa mort (Diodore de Sicile au Ier siècle avant JC). Lui-même se prétendait fils de Zeus et se serait vanté d’être né le jour-même où Érostrate incendia le temple d’Artémis à Éphèse (une des sept merveilles du monde antique) comme il allait lui-même incendier le monde. Tout aussi crédible que l’histoire de Jésus…

Sources: cet article s’inspire principalement d’un article publié en 2002 dans la Biblical Archeological Review.

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