Barabbas

Alors que nous discutions du Brexit, un collègue me fit remarquer que le plus ancien référendum connu était celui organisé par Ponce Pilate lorsqu’il proposa au peuple de Jérusalem de choisir qui devait être sauvé : Jésus ou Barabbas. Vous connaissez la suite : la foule choisit de sauver Barabbas (qui disparut aussitôt de la scène) et Jésus fut crucifié.

Cette discussion m’a donné envie d’écrire un article sur ce mystérieux Barabbas à propos duquel il y a beaucoup de choses intéressantes à raconter. Cet article sera aussi l’occasion de rappeler que le travail d’exégèse peut être faussé par une mauvaise traduction (la traduction étant souvent elle-même le résultat inavoué ou inconscient d’un travail d’exégèse…). Comme d’habitude, j’utilise Segond 21 mais je reviendrai régulièrement :

Lorsque je ne le précise pas dans la suite de l’article, je considère que la Segond 21 est correcte (avec modestie : je ne suis pas helléniste).

Que nous disent les Textes ?

L’épisode de Barabbas est cité dans les quatre évangiles canoniques :

15 A chaque fête, le gouverneur avait pour habitude de relâcher un prisonnier, celui que la foule voulait. 16 Ils avaient alors un prisonnier célèbre, un dénommé Barabbas. 17 Comme ils étaient rassemblés, Pilate leur dit: «Lequel voulez-vous que je vous relâche: Barabbas ou Jésus qu’on appelle le Christ ?» 18 En effet, il savait que c’était par jalousie qu’ils avaient fait arrêter Jésus. 19 Pendant qu’il siégeait au tribunal, sa femme lui fit dire: «N’aie rien à faire avec ce juste, car aujourd’hui j’ai beaucoup souffert dans un rêve à cause de lui.» 20 Les chefs des prêtres et les anciens persuadèrent la foule de demander Barabbas et de faire mourir Jésus. 21 Le gouverneur prit la parole et leur dit: «Lequel des deux voulez-vous que je vous relâche ?» Ils répondirent: «Barabbas.» 22 Pilate répliqua: «Que ferai-je donc de Jésus qu’on appelle le Christ ?» Tous répondirent: «Qu’il soit crucifié!» 23 «Mais quel mal a-t-il fait ?» dit le gouverneur. Ils crièrent encore plus fort: «Qu’il soit crucifié!» 24 Voyant qu’il ne gagnait rien mais que le tumulte augmentait, Pilate prit de l’eau, se lava les mains en présence de la foule et dit: «Je suis innocent du sang de ce juste. C’est vous que cela regarde.» 25 Et tout le peuple répondit: «Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants !» 26 Alors Pilate leur relâcha Barabbas; et, après avoir fait fouetter Jésus, il le livra à la crucifixion.
(Matthieu 27:15-26)

6 A chaque fête, il [Ponce Pilate­] relâchait un prisonnier, celui que le peuple réclamait. 7 Il y avait en prison le dénommé Barabbas avec ses complices, pour un meurtre qu’ils avaient commis lors d’une émeute. 8 La foule se mit à demander à grands cris ce qu’il avait l’habitude de leur accorder. 9 Pilate leur répondit: «Voulez-vous que je vous relâche le roi des Juifs ?» 10 En effet, il savait que c’était par jalousie que les chefs des prêtres avaient fait arrêter Jésus. 11 Cependant, les chefs des prêtres excitèrent la foule afin que Pilate leur relâche plutôt Barabbas. 12 Pilate reprit la parole et leur dit: «Que voulez-vous donc que je fasse de celui que vous appelez le roi des Juifs ?» 13 Ils crièrent de nouveau: «Crucifie-le!» 14 «Quel mal a-t-il fait ?» leur dit Pilate. Ils crièrent encore plus fort: «Crucifie-le!» 15 Voulant satisfaire la foule, Pilate leur relâcha Barabbas et, après avoir fait fouetter Jésus, il le livra à la crucifixion.
(Marc 15:6-15)

13 Pilate rassembla les chefs des prêtres, les magistrats et le peuple 14 et leur dit: «Vous m’avez amené cet homme sous prétexte qu’il excitait le peuple à la révolte. Or, je l’ai interrogé devant vous et je ne l’ai trouvé coupable d’aucun des actes dont vous l’accusez; 15 Hérode non plus, puisqu’il nous l’a renvoyé. Ainsi cet homme n’a rien fait qui soit digne de mort. 16 Je vais donc le relâcher après l’avoir fait fouetter.» 17 [A chaque fête, il devait leur relâcher un prisonnier.] 18 Ils s’écrièrent tous ensemble: «Fais mourir celui-ci et relâche-nous Barabbas.» 19 Cet homme avait été mis en prison pour une émeute qui avait eu lieu dans la ville et pour un meurtre. 20 Pilate [leur] parla de nouveau dans l’intention de relâcher Jésus, 21 mais ils criaient: «Crucifie-le, crucifie-le!» 22 Pour la troisième fois, Pilate leur dit: «Quel mal a-t-il fait ? Je n’ai rien trouvé en lui qui mérite la mort. Je vais donc le relâcher après l’avoir fait fouetter.» 23 Cependant ils insistaient à grands cris, demandant qu’il soit crucifié, et leurs cris l’emportèrent, [avec ceux des chefs des prêtres.] 24 Pilate décida de leur accorder ce qu’ils demandaient. 25 Il relâcha celui qui avait été mis en prison pour émeute et pour meurtre, et qu’ils réclamaient, et il livra Jésus à leur volonté.
(Luc 23:13-25)

38 Pilate lui répliqua: «Qu’est-ce que la vérité ?» Sur ces mots, il sortit de nouveau à la rencontre des Juifs et leur dit: «Pour ma part, je ne trouve en lui aucun motif de le condamner. 39 Mais, comme c’est une coutume parmi vous que je vous relâche quelqu’un lors de la Pâque, voulez-vous que je vous relâche le roi des Juifs ?» 40 Alors de nouveau ils crièrent [tous]: «Non, pas lui, mais Barabbas!» Or, Barabbas était un brigand. Alors Pilate ordonna de prendre Jésus et de le fouetter.
(Jean 18:38-19:1)

Chronologiquement cet épisode se situe entre le procès de Jésus et sa flagellation suivie de sa crucifixion. Vous trouverez ici une vue synoptique de ces 4 extraits des évangiles, vue qui peut faciliter la lecture de cet article.

Moins connue, il est aussi fait une allusion au personnage de Barabbas dans les Actes des Apôtres qui racontent la vie des premiers « chrétiens » (principalement Pierre et Paul) après la crucifixion :

12 Quand Pierre vit cela, il dit au peuple: «Israélites, pourquoi vous étonnez-vous de ce qui s’est passé ? Pourquoi fixez-vous les regards sur nous, comme si c’était par notre propre puissance ou par notre piété que nous avions fait marcher cet homme ? 13 Le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Dieu de nos ancêtres[a], a révélé la gloire de son serviteur Jésus, celui que vous avez fait arrêter et renié devant Pilate qui était, lui, d’avis de le relâcher. 14 Mais vous, vous avez renié celui qui était saint et juste et vous avez demandé qu’on vous accorde la grâce d’un meurtrier.»
(Actes 3:12-14)

Barabbas dans la littérature apocryphe

La littérature apocryphe relate aussi cet épisode, mais sans apporter d’éléments réellement nouveaux :

Enfin Pilate appela de nouveau Nicodème et les douze hommes qui avaient dit que Jésus n’avait pas été engendré dans l’impudicité. Il leur dit : « Que ferai-je? Il y a sédition dans le peuple. » Ils lui dirent : « Nous ne savons pas, à eux de voir. ». Il amena encore toute la multitude des Juifs, et leur dit : « Vous savez que c’est une coutume pour vous qu’à chaque fête, on vous renvoie un prisonnier. J’ai un brigand en prison lequel est un meurtrier dont le nom est Barabbas et Jésus celui qui est ici debout. Je ne trouve aucun motif de condamnation en lui : quel est celui que vous voulez que je vous renvoie. » Les Juifs crièrent d’une grande voix : « Barabbas! » Il dit : « Que ferai-je de Jésus qu’on nomme le Christ? » Les Juifs dirent : « Crucifiez-le ! » D’autres, parmi les Juifs, dirent : « Toi, tu es l’ami de César. Or il a dit : Je suis Fils de Dieu et je suis roi. » Pilate se mit en colère. Il dit aux Juifs : « Votre nation en tout temps s’est révoltée. Et celui qui vous fait du bien, vous luttez contre lui. » Les Juifs dirent à Pilate : « Qui nous a fait du bien? » Pilate dit : « A ce que j’ai entendu, Dieu vous a tirés d’un esclavage très dur hors de la terre d’Egypte. La mer est devenue pour vous un chemin comme le sec, et vous avez mangé la manne dans le désert, ainsi que des cailles. Il tira pour vous de l’eau d’un rocher pour vous faire boire. Il vous a donné la loi : et malgré cela vous avez irrité Dieu. Dieu a voulu vous détruire. Moïse a prié pour vous, vous n’êtes pas morts, et maintenant vous proférez le mal contre moi. » Pilate se leva de son tribunal. Il chercha à s’en aller. Et les Juifs crièrent. Ils dirent à Pilate : « Nous, le roi, nous le connaissons, ainsi que le César; mais Jésus, nous ne le connaissons pas. En effet, des Mages lui ont apporté des dons de, l’Orient comme roi et lorsque Hérode a su par les Mages qu’un roi était enfanté, il chercha à le faire mourir. Or son père Joseph l’ayant appris se saisit de lui et dé sa mère. Il s’enfuit en Egypte. Quant à Hérode, en vertu de ce qu’il avait appris, il tua les enfants des Hébreux qui étaient nés à Bethléem. » Pilate ayant entendu ces paroles prononcées par les Juifs eut peur. Il imposa silence à la multitude qui poussait des cris et il leur dit : « C’est celui-ci que cherchait Hérode ? » Ils dirent : « Oui, c’est celui-là. » Pilate prit donc de l’eau. Il se lava les mains devant tous en disant : « Je suis innocent de ce sang juste. A vous de voir (ou d’en connaître). » Les Juifs crièrent encore : « Son sang est sur nous et sur nos enfants. » Alors Pilate ordonna de tirer le voile du tribunal dans lequel il était assis. Il rendit la sentence de cette façon : « Sentence de Pilate sur Jésus. Ta nation t’accuse comme roi. C’est pourquoi je te condamne. D’abord, j’ordonne qu’on te flagelle à cause des lois des empereurs et ensuite qu’on te crucifie dans le lieu où l’on t’a saisi, avec Démas et Cystas, les deux voleurs qu’on a saisis avec toi. »
Actes de Pilate – Chapitre IX

Et Pilate, appelant Nicodème à lui et les douze hommes qui disaient que Jésus n’était point né de la fornication, leur parla ainsi : « Que ferai-je, car une sédition éclate parmi le peuple ? » Et ils répondirent : « Nous ne savons ; qu’ils voient eux-mêmes. » Et Pilate, convoquant derechef la multitude, dit aux Juifs : « Vous savez que, suivant la coutume, le jour des azymes, je vous remets un prisonnier (14). J’ai en prison un fameux meurtrier, qui s’appelle Barrabas ; je ne trouve en Jésus rien qui mérite la mort. Lequel voulez-vous que je vous remette ? » Tous répondirent en criant : « Remets-nous Barrabas ! » Pilate dit : « Que ferai-je donc de Jésus, qui est surnommé le Christ ? » Ils dirent tous : « Qu’il soit crucifié ! » Et les Juifs dirent aussi : « Tu n’es pas l’ami de César si tu remets en liberté celui qui se dit Roi et Fils de Dieu ; et tu veux peut-être que ce soit lui qui soit Roi au lieu de César. » Alors Pilate, ému de fureur, leur dit : « Vous avez toujours été une race séditieuse, et vous vous êtes opposés à ceux qui étaient pour vous. » Et les Juifs dirent : « Quels sont ceux qui étaient pour nous ? » Et Pilate répondit : « Votre Dieu, qui vous a délivrés de la dure servitude des Égyptiens, et qui vous a conduits à travers la mer comme à pied sec, et qui vous a donné dans le désert la manne et la chair des cailles pour votre nourriture, et qui a fait sortir de l’eau d’un rocher pour vous désaltérer, et, malgré tant de faveurs, vous n’avez cessé de vous révolter contre votre Dieu, et il a voulu vous faire périr. Et Moïse a prié pour vous, afin que vous ne périssiez pas. Et vous dites maintenant que je hais le Roi. » Et se levant de son tribunal, il voulut sortir. Mais tous les Juifs crièrent : « Nous savons que c’est César qui est Roi et non Jésus. Car les mages lui ont offert des présents comme à un Roi. Et Hérode, apprenant des mages qu’un Roi était né, voulut le faire périr. Son père, Joseph, l’ayant su, l’amena, ainsi que sa mère, et ils s’enfuirent en Egypte. Et Hérode fit mourir les enfants des Juifs qui étaient nés à Bethléem. » Pilate, entendant ces paroles, fut effrayé ; et lorsque le calme fut rétabli parmi le peuple qui criait, il dit : « C’est donc lui qui est ici présent que cherchait Hérode ? » Ils répondirent : « C’est lui. » Et Pilate, prenant de l’eau, lava ses mains devant le peuple en disant : « Je suis innocent du sang de cet homme juste ; songez à ce que vous faites. » Et les Juifs répondirent : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants ! » Alors Pilate ordonna d’amener Jésus devant le tribunal sur lequel il siégeait, et il poursuivit en ces termes, en rendant sentence contre Jésus : « Ta race t’a renié pour Roi. J’ordonne donc que tu sois d’abord flagellé, suivant les statuts des anciens princes. » Il ordonna ensuite qu’il fût crucifié dans le lieu où il avait été arrêté, avec deux malfaiteurs, dont les noms sont Dismas et Gestas.
Evangile de Nicodème – Chapitre IX

(Ces deux extraits sont issus du remarquable site de Philippe Remacle, éminent helléniste et latiniste belge malheureusement disparu.)

Les deux textes sont très proches. Rien de surprenant : l’évangile de Nicodème reprend les Actes de Pilate. Ces textes dateraient du IVème siècle. Plus de détails ici.

Pour être complet sur les écrits apocryphes, citons aussi l’existence de deux lettres que Pilate aurait adressées aux empereurs Tibère (pourquoi pas, Pilate était préfet de Judée sous Tibère) et Claude (peu probable, Pilate n’étant plus préfet de Judée depuis 4-5 ans lorsque Claude devint empereur). Ces 2 lettres n’évoquent pas Barabbas et nous présentent un Pilate plus chrétien que les apôtres eux-même. A lire pour information ici  et ici.

La coutume de relâcher un prisonnier lors d’une fête

Les quatre évangiles évoquent une coutume selon laquelle le gouverneur romain (préfet est le terme exact) de la province de Judée (Ponce Pilate de 26 à 36 après J.C.) aurait relâché un prisonnier à l’occasion d’une fête. La description de cette coutume varie subtilement d’un évangile à l’autre :

  • Pour Matthieu : « À chaque fête, le gouverneur avait pour habitude de relâcher (εἰώθει … ἀπολύειν)  un prisonnier, celui que la foule voulait. » Telle que présentée, cette coutume semble dépendre du « bon-vouloir » du préfet romain et pas d’une règle;
  • Pour Marc : « A chaque fête, il [Ponce Pilate­] relâchait (ἀπέλυεν) un prisonnier, celui que le peuple réclamait. » Comme souvent dans Marc, nous sommes en présence d’un fait brut, sans contexte ;
  • Pour Jean : « Mais, comme c’est une coutume parmi vous (ἔστιν δὲ συνήθεια ὑμῖν) que je vous relâche quelqu’un lors de la Pâque. » Il s’agirait donc d’une coutume juive à l’occasion de leur fête la plus importante : la Pâque (« Pessa’h », qui célèbre l’Exode hors d’Égypte et le début du cycle agricole annuel). Jean ne précise pas si le préfet se plie à la coutume juive de son propre chef ou par obligation.

La citation de Luc (« À chaque fête, il devait leur relâcher un prisonnier ») est un cas particulier. Dans la citation de Segond 21, ce verset est entre crochets parce qu’il n’est pas présent dans toutes les versions du Nouveau Testament, il est notamment absent du Codex Sinaïticus. Quelle que soit son ancienneté, il n’apporte rien au récit.

Certains historiens baptisent cette coutume d’un terme latin : le « privilegium pascalis ». Cela sonne très savant mais disons les choses simplement : c’est une escroquerie. Il n’y a aucune preuve historique (en dehors des évangiles) de l’existence d’une telle coutume.

Toutefois, l’absence de source historique en dehors des évangiles ne signifie pas pour autant que la coutume eut été inventée par les évangélistes. Absence de preuve n’est pas preuve d’absence.

Il existe des témoignages de la libération de prisonniers à l’occasion d’une fête. L’historien romain Tite-Live (-59 av. J.C. – 17 ap. J.C.) relate par exemple la libération de prisonniers lors de la célébration du premier lectisterne (rite de la religion romaine consistant à inviter les dieux à un banquet pour apaiser leur colère) :

(4) Après un hiver rigoureux, l’intempérie du ciel et les brusques variations de l’atmosphère, ou toute autre cause, amenèrent un été pestilentiel et funeste à tous les êtres vivants. (5) Comme on ne voyait ni motif ni terme à ce mal incurable, en conséquence d’un sénatus-consulte on eut recours aux livres Sibyllins. (6) Les duumvirs, chargés des cérémonies sacrées, firent, pour la première fois, un lectisterne dans la ville de Rome; et, pendant huit jours, pour apaiser Apollon, Latone et Diane, Hercule, Mercure et Neptune, trois lits demeurèrent dressés dans le plus magnifique appareil. (7) Les particuliers célébrèrent aussi cette fête solennelle : dans toute la ville on laissa les portes ouvertes, et l’on mit à la portée de chacun l’usage commun de toutes choses : tous les étrangers, connus ou inconnus, étaient invités à l’hospitalité : on n’avait plus même pour ses ennemis que des paroles de douceur et de clémence; on renonça aux querelles, aux procès; (8) on ôta aussi, durant ces jours, leurs chaînes aux prisonniers, et depuis on se fit scrupule de remettre aux fers ceux que les dieux avaient ainsi délivrés.
(Tite-Live – Histoire romaine, Livre V, 13)

Par ailleurs, le privilège de grâce n’était pas réservé à l’Empereur : un préfet romain de l’époque avait lui aussi ce pouvoir. L’historien juif Flavius Josèphe raconte comment un des successeurs de Ponce Pilate (Lucceius Albinus, procurateur de 62 à 64) libéra un certain Jésus, fils d’Ananias (histoire qui présente d’ailleurs quelques similitudes avec la nôtre) :

Mais voici de tous ces présages le plus terrible : un certain Jésus, fils d’Ananias, de condition humble et habitant la campagne, se rendit, quatre ans avant la guerre, quand la ville jouissait d’une paix et d’une prospérité très grandes, à la fête où il est d’usage que tous dressent des tentes en l’honneur de Dieu, et se mit soudain à crier dans le Temple : « Voix de l’Orient, voix de l’Occident, voix des quatre vents, voix contre Jérusalem et contre le Temple, voix contre les nouveaux époux et les nouvelles épouses, voix contre tout le peuple ! » Et il marchait, criant jour et nuit ces paroles, dans toutes les rues. Quelques citoyens notables, irrités de ces dires de mauvais augure, saisirent l’homme, le maltraitèrent et le rouèrent de coups. Mais lui, sans un mot de défense, sans une prière adressée à ceux qui le frappaient, continuait à jeter les mêmes cris qu’auparavant. Les magistrats, croyant avec raison, que l’agitation de cet homme avait quelque chose de surnaturel, le menèrent devant le gouverneur romain. Là, déchiré à coups de fouet jusqu’aux os, il ne supplia pas, il ne pleura pas mais il répondait à chaque coup, en donnant à sa voix l’inflexion la plus lamentable qu’il pouvait : « Malheur à Jérusalem ! » Le gouverneur Albinus lui demanda qui il était, d’où il venait, pourquoi il prononçait ces paroles ; l’homme ne fit absolument aucune réponse, mais il ne cessa pas de réitérer cette lamentation sur la ville, tant qu’enfin Albinus, le jugeant fou, le mit en liberté.
(Flavius Josèphe – La Guerre des Juifs, Livre V, III)

Lors de la Pâque, le même Flavius Josèphe explique que la population de Jérusalem croissait jusqu’à plusieurs centaines de milliers de personnes (pour une population normale de 80.000 personnes selon des estimations modernes). Même si ce chiffre est probablement exagéré (comme tous les chiffres des auteurs antiques), Jérusalem était sans aucun doute envahi de pèlerins lors de la Pâque juive. On peut imaginer l’intérêt d’un préfet romain – en charge de la sécurité avec un effectif réduit – à s’attirer la bienveillance de la foule en lui libérant un prisonnier.

En synthèse, même si la coutume n’est pas avérée par des sources historiques externes aux évangiles, elle est néanmoins plausible : des coutumes semblables existaient dans le monde romain et Ponce Pilate avait le pouvoir et l’intérêt personnel à libérer un prisonnier à l’occasion de la Pâque juive.

Référendum populaire … mais qui a répondu et à quelle question ?

Là-encore, nous observons de subtiles différences dans la narration des quatre évangélistes.

Qui est consulté ?

Les trois évangiles canoniques sont globalement cohérents :

  • Pour Matthieu et Marc, la « foule » est consultée mais est sous influence (« Les chefs des prêtres et les anciens persuadèrent la foule de demander Barabbas et de faire mourir Jésus » ou « Cependant, les chefs des prêtres excitèrent la foule afin que Pilate leur relâche plutôt Barabbas. ») ;
  • Luc indique que « les chefs des prêtres, les magistrats et le peuple » sont consultés par Ponce Pilate et choisissent eux-aussi spontanément Barabbas.

Seul Jean nous raconte une histoire un peu différente : Ponce Pilate « sortit de nouveau à la rencontre des Juifs ». Dans le contexte global du passage (je n’ai pas recopié la description complète du procès), le terme « les Juifs » désignerait plutôt les grands prêtres et leurs acolytes qui ont amené Jésus devant le préfet et non une foule anonyme réunie devant son palais.

Marc et Matthieu utilisent le terme de « foule » (ὄχλῳ) alors que Luc utilise le mot « peuple » (λαὸν), qui un concept plus englobant, et que Jean finit par utiliser le mot Juifs (Ἰουδαίους). Il est couramment admis par la communauté des historiens que les évangiles ont été écrits dans l’ordre Marc, Matthieu et Luc pour finir par Jean. Avec cette chronologie en tête, on s’aperçoit que, plus le temps passe, plus les évangélistes mettent la responsabilité sur le dos des Juifs. D’une foule anonyme dans Marc et Matthieu, les interlocuteurs de Pilate deviennent le peuple puis nommément les Juifs. Cette progression dans la culpabilité des Juifs, qui va de pair avec l’innocence de plus en plus prononcée de Pilate (qui culmine dans les apocryphes cités plus haut) est une constante des évangiles. Les premiers évangélistes étaient des gens pragmatiques : la religion naissante avait tout intérêt à s’attirer les faveurs des autorités impériales. Dans le contexte des révoltes juives, il était urgent de s’affranchir du judaïsme.

Il est donc historiquement impossible de savoir à qui Ponce Pilate s’est adressé : la foule devant son palais – seule ou sous l’influence des prêtres – ou un petit groupe de personnes venues le voir dans son palais.

Quelle question est posée ?

Matthieu et Marc s’accordent pour dire que le peuple (ou la foule) décide de la personne à libérer :

  • Marc : « A chaque fête, il relâchait un prisonnier, celui que le peuple réclamait »;
  • Matthieu : « A chaque fête, le gouverneur avait pour habitude de relâcher un prisonnier, celui que la foule voulait. »

L’utilisation du mot « peuple » est un choix de traduction de Segond 21 que je trouve malheureux et incohérent avec le reste. Le terme grec utilisé est très vague : « à eux » (αὐτοῖς). Dans le fil du texte, on pourrait assimiler le « à eux » aux « chefs des prêtres, les anciens, les spécialistes de la loi et tout le sanhédrin » tel qu’écrit dans Marc 15:1. La TOB est plus correcte et traduit quant à elle par « leur ».

Luc et Jean sont plus vagues et ne précisent pas qui choisit le prisonnier :

  • Luc : « A chaque fête, il devait leur relâcher un prisonnier. »
  • Jean : « … c’est une coutume parmi vous que je vous relâche quelqu’un lors de la Pâque… »

Suivant les évangiles, la manière dont le prisonnier à libérer est choisi n’est pas décrite de façon identique :

  • Selon Matthieu, Ponce Pilate pose une question semi-ouverte en laissant le choix entre Jésus et Barabbas;
  • Selon Marc et Luc, Ponce Pilate pose une question fermée en proposant de libérer Jésus ;
  • Selon Jean, Ponce Pilate informe ses interlocuteurs de sa volonté de relâcher Jésus. Face au refus de ses interlocuteurs, il accepte au final de libérer Barabbas, tel que réclamé par ses interlocuteurs.

Autre différence : dans les évangiles de Marc et Luc, Ponce Pilate pose trois fois la question et, à chaque fois, le peuple et/ou les grands prêtres refusent, en criant de plus en plus fort. Dans Matthieu la question est même posée quatre fois.

Par contre, Jean ne raconte pas ce triple (ou quadruple) refus et se contente d’indiquer :

Alors de nouveau ils crièrent [tous]: «Non, pas lui, mais Barabbas !»

Le terme « de nouveau » laisse tout de même supposer l’existence d’autres refus, non relatés par Jean, sur le modèle des trois refus des évangiles synoptiques. Dans la TOB le terme « de nouveau » est absent :

Alors ils se mirent à crier : «Non, pas lui, mais Barabbas !»

Pourtant, le texte grec du Codex Sinaïticus contient bien ce terme :

εκραυγαϲα ουν παλιν λεγοντεϲ μη τουτον αλλα τον βαραββα ην δε ο βαραββαϲ ληϲτηϲ.

La TOB a supprimé ce terme, probablement par souci de cohérence du récit global, mais je ne suis pas d’accord avec ce choix de traduction. Si on se fie au texte grec du Codex Sinaïticus, on serait donc tenté de croire à plusieurs refus successifs.

Le triple refus raconté par Marc et Jean est à mettre en parallèle du triple reniement de Pierre raconté un peu plus tôt par l’ensemble des quatre évangélistes. Je cite uniquement Matthieu, les trois autres relations (Marc 14:66-72, Luc 22:54-62 et Jean 18:15-25) étant quasi-identiques :

69 Or Pierre était assis dehors dans la cour. Une servante s’approcha de lui et dit: «Toi aussi, tu étais avec Jésus le Galiléen.» 70 Mais il le nia devant tous en disant: «Je ne sais pas ce que tu veux dire.» 71 Comme il se dirigeait vers la porte, une autre servante le vit et dit à ceux qui se trouvaient là: «Cet homme [aussi] était avec Jésus de Nazareth.» 72 Il le nia de nouveau, avec serment: «Je ne connais pas cet homme.» 73 Peu après, ceux qui étaient là s’approchèrent et dirent à Pierre: «Certainement, toi aussi tu fais partie de ces gens-là, car ton langage te fait reconnaître.» 74 Alors il se mit à jurer en lançant des malédictions: «Je ne connais pas cet homme.» Aussitôt un coq chanta. 75 Pierre se souvint alors de ce que Jésus [lui] avait dit: «Avant que le coq chante, tu me renieras trois fois.» Il sortit et pleura amèrement. (Matthieu 26:69-75)

Le chiffre « trois » n’est pas anodin et revêt une symbolique importante dans le judaïsme de l’époque. Ce chiffre exprime la totalité, la plénitude : il y a 3 dimensions du temps (le passé, le présent et l’avenir); Noé eut trois fils (Genèse 6:10, Genèse 7:13 et Genèse 9:19) qui sont les ancêtres de tous les êtres humains; son arche avait 3 étages (Genèse 6:16); Abraham met 3 jours pour atteindre l’autel où il pense devoir sacrifier son fils Isaac (Genèse 22:4), Moïse fut caché pendant 3 mois par sa mère (Exode 2:2), les hommes devront rendre grâce à Dieu 3 fois par an (Exode 23:14, Exode 23:17, Exode 33:24-25)… Je m’arrête ici : il y a plus de 350 références au chiffre 3 dans l’Ancien et le Nouveau Testament.

Quant au quadruple refus raconté par Matthieu, reprenons-le in-extenso :

Pilate leur répondit: «Voulez-vous que je vous relâche le roi des Juifs ?» 10 En effet, il savait que c’était par jalousie que les chefs des prêtres avaient fait arrêter Jésus. 11 Cependant, les chefs des prêtres excitèrent la foule afin que Pilate leur relâche plutôt Barabbas. 12 Pilate reprit la parole et leur dit: «Que voulez-vous donc que je fasse de celui que vous appelez le roi des Juifs ?» 13 Ils crièrent de nouveau: «Crucifie-le!» 14 «Quel mal a-t-il fait ?» leur dit Pilate. Ils crièrent encore plus fort: «Crucifie-le!»

Le premier refus est relaté de manière un peu différente des trois autres (et des trois refus relatés par Marc et Luc) : la première réponse des chefs des grands prêtres n’est pas écrite sous forme de dialogue, mais dans un style indirect, comme si ce quatrième refus n’avait pas le même poids que les trois autres, comme si l’évangéliste voulait nous indiquer qu’il n’y avait pas uniquement trois refus mais en fait quatre.

J’ai envie de le rapprocher ce passage d’une citation du prophète Amos :

6 Voici ce que dit l’Eternel : à cause de trois crimes d’Israël, même de quatre, je ne reviens pas sur ma décision, parce qu’ils ont vendu le juste pour de l’argent, et le pauvre pour une paire de sandales.
Amos 2:6

Encore une fois je trouve une citation d’Amos « troublante » dans le contexte des évangiles et je regrette que les exégètes actuels ne l’étudient pas plus en détail.

Les quatre évangélistes s’accordent sur un fait : un dénommé Barabbas est choisi au lieu de Jésus (ou de tout autre prisonnier) à l’issue d’un dialogue entre Ponce Pilate et ses interlocuteurs. Mais il est historiquement impossible de retracer les détails de ce dialogue : quelle question a été posée ? Y a-t-il eu même une question ?

Qui est Barabbas ?

Marc raconte qu’ « il y avait en prison le dénommé Barabbas avec ses complices, pour un meurtre qu’ils avaient commis lors d’une émeute ». Le texte grec correspondant est :

« ην δε ο λεγομενοϲ βαραββαϲ μετα των ϲταϲιαϲτων δεδεμενοϲ οιτινεϲ εν τη ϲταϲι φονον τινα πεποιηκειϲαν »

Dans ce cas précis, la traduction Segond 21 ne me plait pas du tout :

  • Le mot grec traduit par « complices » est « ϲταϲιαϲτων » qui veut dire en fait « émeutiers » et fait d’ailleurs écho au mot « ϲταϲι » un peu plus loin qui – lui – est correctement traduit par « émeute » (autres traductions possible : querelle, sédition, révolte contre les autorités);
  • Les émeutiers en question ne sont en aucun cas présentés comme des complices de Barabbas.

Je préfère dans ce cas précis la traduction « mot à mot » de la TOB qui manque d’élégance mais ne transforme pas le sens du verset :

« Or celui qu’on appelait Barabbas était en prison avec les émeutiers qui avaient commis un meurtre pendant l’émeute. »

Marc ne parle pas d’une émeute en général mais de l’émeute (τη ϲταϲι), ce qui laisse penser que :

  • l’émeute est une émeute célèbre (un peu comme la prise de la Bastille)
  • ou que l’émeute en question a été décrite précédemment dans le livre. Nous avons dans ce cas deux émeutes « candidates »:
    • Jésus chassant les marchands du Temple (Marc 11:15-19),
    • l’arrestation de Jésus dans les jardins de Gethsémani (Marc 14:47-50) quand l’un de ses compagnons « […] là tira l’épée, frappa le serviteur du grand-prêtre et lui emporta l’oreille ».

En lisant Marc, Barabbas semble donc être un surnom et on se demande s’il n’est pas la simple victime d’une rafle à l’occasion d’une émeute qu’il n’est malheureusement pas possible d’identifier par les indices laissés par le texte.

Matthieu nous présente Barabbas comme un « prisonnier célèbre » sans autre indication des circonstances et raisons de son arrestation.

Luc est très proche de Marc puisqu’il indique que « cet homme avait été mis en prison pour une émeute qui avait eu lieu dans la ville et pour un meurtre » et plus loin « il relâcha celui qui avait été mis en prison pour émeute et pour meurtre ». La culpabilité de Barabbas est cette fois-ci plus évidente : il a participé à une émeute et est accusé de meurtre. A noter au passage que la distinction entre « pour un meurtre » et « pour meurtre » n’existe pas dans le texte grec. Inutile de gloser dessus. Luc ne donne aucune indication sur l’émeute qui est déclassée comme « une » émeute par rapport à la narration de Marc.

Par contre Jean le décrit simplement comme un « brigand ». Le mot grec correspondant est « ληϲτηϲ » (lestes). Dans le contexte des évangiles (Matthieu 27:38 et 27:44, Marc 11:17, 14:48 et 15:27, Luc 10:30, 10:56, 19:46 et 22:52, Jean 10:1, 10:8 et 18:40), ce terme est utilisé pour décrire un voleur violent, un bandit de grand chemin. Même contexte pour la 2ème épitre aux Corinthiens (11:26) ou de nombreuses citations de l’Ancien Testament…

Flavius Josèphe utilise quant à lui ce terme pour désigner un rebelle à l’ordre romain, un séditieux (un « zélote », mouvement politico-religieux au Ier siècle qui incitait le peuple de la province de Judée à se rebeller contre l’Empire romain et l’expulser par la force des armes). Mais ce mot est utilisé dans le contexte plus tardif de la révolte juive contre les Romains. Quand un évangile nous parle de « zélote », le mot grec utilisé est ζήλωτές (mot qui se traduit par « fanatique »)  et pas ληϲτηϲ :

Matthieu; Thomas; Jacques, fils d’Alphée; Simon, appelé le zélote (Luc 6:15)

Quand ils furent arrivés, ils montèrent à l’étage dans la pièce où ils se tenaient d’ordinaire; il y avait là Pierre, Jean, Jacques, André, Philippe, Thomas, Barthélémy, Matthieu, Jacques, fils d’Alphée, Simon le zélote et Jude, fils de Jacques. (Actes 1:13)

Beaucoup d’exégètes actuels (dont le pape émérite Benoit XVI) font de Barabbas un rebelle à l’ordre romain avec ce raisonnement : comme à l’époque où les évangiles ont été écrits (après la destruction du Temple en 61) le mot « ληϲτηϲ » désignait les « zélotes » dans la bouche des autorités romaines (rappelons que Flavius Josèphe était un Juif qui s’était rendu à l’empereur Vespasien et son fils Titus)  alors il ne faut pas prendre le mot dans son sens habituel de « brigands » mais pour le sens de « rebelles ». Ce raisonnement me dérange pour deux raisons :

  1. il privilégie le sens supposé au moment de l’écriture du texte au détriment du sens habituel au sein même du texte;
  2. il me rappelle une situation quasi-contemporaine. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, les Allemands  qualifiaient les résistants de « bandits », ce n’est pas pour autant que tous les écrivains de l’époque associaient « bandits » et « résistants ». N’oublions pas que Flavius Josèphe était un collaborateur des Romains (je choisis ce terme à escient) et donc utilisait leur langage, ce qui n’est pas le cas des évangélistes.

Le pedigree de ce Barabbas est difficile à cerner : pauvre type raflé, bandit ou séditieux en conflit avec les autorités romaines (« zélote ») arrêté pour meurtre lors d’une émeute ? Si Barabbas est simplement un brigand (comme le désigne Jean), on n’imagine pas la foule réclamer sa libération, sauf à le considérer comme le Robin des Bois de l’époque. A contrario un séditieux contre les autorités romaines pourrait avoir été populaire auprès de la foule mais on n’imagine pas le préfet romain (en charge du maintien de l’ordre) le relâcher.

Dans tous les cas, il semble avoir une certaine notoriété à l’époque puisque :

  • il est connu de Pilate qui propose son nom (selon Matthieu);
  • il est connu de la foule (selon les trois autres évangélistes);
  • Ni Pilate, ni la foule ne proposent ou ne demandent la libération d’une autre personne, notamment celle des deux brigands crucifiés avec Jésus quelques heures plus tard (« le bon et le mauvais larrons »). Les évangélistes ne citent d’ailleurs même pas leur nom. Il faut attendre l’évangile apocryphe de Nicodème (cité plus haut) pour les identifier à Gesmas  et Dismas.

Quand Barabbas devient (un) Jésus

Reprenons la question que Matthieu met dans la bouche de Pilate :

« Lequel voulez-vous que je vous relâche : Barabbas ou Jésus qu’on appelle le Christ ? »

Certaines versions de l’évangile de Matthieu (en syriaque) nomment Barabbas … « Jésus Barabbas ». La question de Pilate s’en trouve immédiatement plus équilibrée puisqu’elle devient

« Lequel voulez-vous que je vous relâche : Jésus Barabbas ou Jésus qu’on appelle le Christ ? ».

Comme le signale Daniel Marguerat (dans son ouvrage « L’aube du christianisme » – Page 71 Note 109), « le nom Jésus Barabbas a été effacé dans la plupart des manuscrits onciaux (IV-Vème siècle) et dans les traductions latines, Vulgate comprise ; il a été préservé dans quelques manuscrits dits minuscules et quelques témoins de la version syriaque ».

Se pose alors la question de l’authenticité historique de la version « Jésus Barabbas ».

Le prénom Jésus était très répandu à l’époque : on en trouve de multiples exemples dans la Bible ou les écrivains juifs contemporains (Flavius Josèphe en identifie une dizaine) ou sur des ossuaires. Statistiquement retrouver 2 prisonniers s’appelant Jésus au même moment dans les geôles romaines n’aurait donc rien eu de surprenant. On comprend par ailleurs aisément pourquoi ce prénom aurait été censuré par la tradition chrétienne. Le père de l’église Origène écrit d’ailleurs au IIIème siècle dans son commentaire de Matthieu que le prénom Jésus fut supprimé « de peur que le nom de Jésus ne convienne aussi à un scélérat ».

On peut aussi comprendre la raison qui aurait pu pousser un écrivain chrétien (évangéliste ou copiste plus tardif) à ajouter le prénom « Jésus » à Barabbas : la symétrie des noms accentue l’effet dramatique du choix entre le bon et le méchant, le coupable et l’innocent, le Bien et le Mal… Ce qui est étrange est que le nom « Jésus Barabbas » ne subsiste que dans des copies de Matthieu, jamais d’un autre évangile.

Intéressons-nous maintenant à l’étymologie du (sur)nom « Barabbas ». Le préfixe « Bar » signifie « fils de » en araméen. De nombreux personnages des évangiles ou historiques sont nommés Bar-xxx. Citons par exemple:

  • Barthelémy, un des 12 apôtres cité par les évangiles synoptiques (Bar Tolmay en araméen, nom qui pourrait signifier « fils de Ptolémée »)
  • Barnabas  («fils de Nébo»), l’un des compagnons de Paul;
  • Bar Kochba  (« fils de l’Etoile ») qui dirigea la révolte contre les Romains de 132 à 135.

A partir de ce préfixe « bar » communément accepté, plusieurs interprétations sont possibles pour la seconde partie du nom.

 « Barabbas » = « Bar Rabban »

Selon Saint Jérôme, l’Evangile des Hébreux (évangile disparu de nos jours que l’on ne connait qu’au travers de citations des pères de l’église) écrivait non pas « Barabbas » mais « Bar Rabban », ce qui signifie « le fils du maître ». Le mot araméen « Rabban » a donné le mot « rabbin ». Comme il s’agit de la seule référence à cette orthographe, il est difficile de commenter. Pourquoi pas mais peu probable historiquement. Sans doute une erreur de copiste…

« Barabbas » = « Bar Rabba »

Pour autant que je sache, aucun historien n’a évoqué l’hypothèse de la référence à la ville de Rabba (actuellement Amman, capitale de la Jordanie). C’était à l’époque une ville importante du Moyen-Orient qui fut rebaptisée Philadelphia par le pharaon Ptolémée II (fils d’un général d’Alexandre le Grand). Barabbas serait donc simplement originaire de cette ville.

On trouve de nombreuses références à Rabba dans l’Ancien Testament, elle était à l’époque la capitale des Ammonites, des ennemis du roi David et de ses successeurs. Une des références a une certaine résonance avec l’histoire de Jésus et du judaïsme de l’époque (rappelons que le Temple de Jérusalem fut détruit par les troupes de Titus en 62, que Rome est souvent appelée la nouvelle Babylone et que Jésus se surnomme lui-même « fils de l’homme »). Je ne reproduis que certains extraits et vous laisse lire le chapitre dans sa globalité  :

Jugement d’Israël et des Ammonites
21 La parole de l’Eternel m’a été adressée: 2 « Fils de l’homme, tourne ton visage vers la droite et interpelle le sud ! Prophétise à l’intention de la forêt qui est dans la région du Néguev ! […]
7 « Fils de l’homme, tourne ton visage vers Jérusalem et interpelle les lieux saints ! Prophétise à l’intention du territoire d’Israël ! 8 Tu diras au territoire d’Israël: ‘Voici ce que dit l’Eternel : Je m’en prends à toi. Je tirerai mon épée de son fourreau et j’éliminerai de chez toi le juste et le méchant. […]
11 Quant à toi, fils de l’homme, gémis! Plié en deux et rempli d’amertume, gémis sous leurs yeux ! […]
24 « Et toi, fils de l’homme, trace deux chemins que pourra emprunter l’épée du roi de Babylone. Tous les deux doivent sortir du même pays. Au début des chemins, place un panneau qui signale la ville où ils conduisent. 25 Tu traceras l’un des chemins pour que l’épée arrive à Rabba, la capitale des Ammonites, et l’autre pour qu’elle arrive en Juda, à Jérusalem, la ville fortifiée. 26 En effet, le roi de Babylone se tient au carrefour, au début des deux chemins, pour faire des prédictions: il secoue les flèches, il interroge les théraphim, il examine le foie. 27 Dans sa main droite se trouve le sort qui désigne Jérusalem: on devra y placer des machines de guerre, commander la tuerie et pousser des cris de guerre; on positionnera des machines de guerre contre les portes, on mettra en place des remblais, on construira des retranchements. 28 Ils ne voient là que de fausses prédictions, eux qui se sont engagés par serment. Mais lui se souvient de leur faute, de sorte qu’ils seront capturés. […]
31 Voici ce que dit le Seigneur, l’Eternel: La tiare sera retirée, le diadème sera enlevé. Tout va changer: ce qui est bas sera élevé, et ce qui est haut sera abaissé. 32 J’en ferai une ruine, une terrible ruine. Il n’y en aura plus de pareille jusqu’à la venue de celui à qui appartient le jugement, celui à qui je l’aurai remis. […]
(Ezéchiel 21)

Ponce Pilate (le représentant de la nouvelle Babylone) a eu le choix entre Jésus (Jérusalem et le peuple juif) et Barabbas (l’originaire de Rabba). Il a choisi de crucifier Jésus, symbole de la destruction à venir de Jérusalem. Comme souvent dans l’exégèse quand on cherche des références dans l’Ancien Testament, on en trouve toujours. Mais j’aimerais tout de même que de vrais historiens explorent cette piste.

« Barabbas » = « Bar Abba »

Dans le texte grec, Barabbas est parfois simplement écrit « Barabba ». Le « s » final résulte de l’hellénisation d’un nom araméen (c’est la marque du génitif). Suivant les cas, « Abba » pourrait signifier :

  • un simple nom de famille;
  • « Papa »
  • une version déformée de « Sabas » ;
  • le Diable.

« Abba » simple nom de famille

L’option où « Abba » serait un nom de famille ne nous amène pas à grand-chose. On ne trouve nulle part de référence à une personne du nom d’Abba. Donc, en terme d’analyse, cette option est un cul de sac … ce qui ne signifie pas pour autant que ce ne soit pas la vérité.

« Abba » synonyme de « Papa »

La deuxième option est le plus en vogue chez les exégèses. En araméen « Abba » désigne de façon familière le « père », ce que nous traduirions de nos jours par « Papa ». Barabbas serait donc le fils de son père (Lequel ? Encore une impasse…) ou le « fils à Papa ».

Or nous avons la trace dans l’évangile de Marc de Jésus s’adressant à Dieu en l’appelant « Abba » :

« Il disait: «Abba, Père, tout t’est possible. Eloigne de moi cette coupe ! Toutefois, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux.» » (Marc 14:36)

Cet appel « familier » à Dieu se retrouve par ailleurs dans la bouche de Paul :

Et vous n’avez pas reçu un esprit d’esclavage pour être encore dans la crainte, mais vous avez reçu un Esprit d’adoption, par lequel nous crions: «Abba ! Père !» (Romains 8:15)

Et parce que vous êtes ses fils, Dieu a envoyé dans votre cœur l’Esprit de son Fils qui crie: «Abba ! Père !» (Galates 4:6)

Barabbas serait donc le « fils du père ». Benoit XVI va plus loin en faisant de Barabbas une figure messianique, rebelle voulant débarrasser son pays de l’occupant romain en prenant comme exemple Barkochba (meneur de la seconde grand révolte juive dans les années 130) qui fut désigné comme messie. Benoit XVI voit dans ce passage un choix entre deux formes de messianisme : la forme violente représentée par Barabbas (et qui sera la forme retenue deux fois par les Juifs, en 61 et en 132, pour leur malheur) et la forme pacifique représentée par Jésus.

Certains historiens vont encore plus loin : « Barabbas » ne serait qu’un surnom donné à Jésus pour se moquer de son habitude de s’adresser à Dieu en l’appelant « Papa » : [Jésus] Barabbas et Jésus le Christ ne serait qu’une seule et même personne !

Cette hypothèse est provocatrice mais séduisante car elle permet de relier logiquement plusieurs faits :

  • L’émeute dans laquelle Barabbas aurait été arrêté ne serait autre que l’épisode de Jésus chassant les marchands du Temple;
  • Dans certains récits des évangiles, Jésus apparaît comme une personne violente soit dans ses actes (l’épisode des marchands du Temple), soit dans ses propos. Il aurait pu avoir cette dualité de comportement dans la vie réelle et Pilate ferait une sorte d’exorcisme en extrayant de la personne de Jésus sa part humaine, sa part mauvaise pour finalement crucifier la part

Suivant cette logique, le récit même du choix entre Jésus et Barabbas serait une construction théologique pour représenter le choix qu’auraient eu à faire les Juifs entre le Bien (représenté par Jésus) et le Mal (représenté par Barabbas). C’est la thèse notamment défendue par Gérard Mordillat et Jérôme Prieur  dans leur livre « Jésus contre Jésus » (qui est lui-même issu de l’excellente série TV Corpus Christi diffusée sur ARTE en 1997).

« Abba » version déformée de « Sabas »

C’est une option que je n’ai jamais lu non plus. Les Actes des Apôtres font succinctement référence à deux personnages :

La tradition les a identifiés à des frères puis à des cousins de Jésus (à cause de la virginité de Marie). Barabbas et Barsabas ne sont pas si éloignés et, théologiquement, le nom « Abba » est plus porteur que celui de « Sabas » comme on peut le voir au travers des discussions précédentes. Jésus aurait pu avoir comme « vrai » nom Barsabas, nom que les évangélistes auraient déformé pour en faire « Barabbas ». La déformation d’un nom est caractéristique d’un midrash, technique juive d’exégèse des textes bibliques.

« Abba » synonyme du Diable

Citons enfin par souci d’exhaustivité l’interprétation Saint-Thomas d’Aquin. Dans son commentaire de Matthieu, il considère que « Abba » désigne le Diable :

Ensuite, [Matthieu] présente l’occasion fournie par un prisonnier appelé Barabbas, ce qui veut dire «fils du père», à savoir, du Diable.

J’ai mis du temps à comprendre cette interprétation. Je pense qu’elle est issue de la description  du rituel du Grand Jour des Expiations (le Yom Kippour) que l’on trouve dans l’Ancien Testament :

Il recevra de l’assemblée des Israélites deux boucs pour le sacrifice d’expiation et un bélier pour l’holocauste. Aaron offrira son taureau expiatoire et il fera l’expiation pour lui et pour sa famille. Il prendra les deux boucs et les placera devant l’Eternel, à l’entrée de la tente de la rencontre.Il tirera au sort entre les deux boucs: l’un sera pour l’Eternel et l’autre pour Azazel[b]. Il fera approcher le bouc tiré au sort pour l’Eternel et il l’offrira en sacrifice d’expiation. 10 Le bouc tiré au sort pour Azazel sera placé vivant devant l’Eternel, afin de servir à faire l’expiation et d’être lâché dans le désert pour Azazel.
(Lévitique 15:5-10)

Ce rituel est à l’origine de l’expression « Bouc émissaire ». Le personnage d’Azazel est mystérieux mais est souvent associé à Satan, au Diable.

« Barabbas » = « Carabas »

L’historien juif Philon qui vécut à Alexandrie de – 12 à +54 nous raconte une histoire troublante dans son livre « Contre Flaccus »:

[36] Il y avait à Alexandrie un fou, nommé Carabas, non pas de ceux dont la folie sauvage et furieuse se tourne contre eux-mêmes ou contre ceux qui les approchent; il était d’humeur douce et tranquille. [37] Ce fou, bravant le froid et le chaud, errait jour et nuit dans les rues, servant de jouet aux jeunes gens et aux enfants désœuvrés. On traîna ce misérable au gymnase, là on l’établit sur un lieu élevé afin qu’il fût aperçu de tous. On lui plaça sur la tête une large feuille de papier en guise de diadème, sur le corps une natte grossière en guise de manteau; quelqu’un ayant vu sur le chemin un roseau,  le ramassa et le lui mit dans la main en place de sceptre. [38] Après l’avoir orné ainsi des insignes de la royauté et transformé en roi de théâtre, des jeunes gens, portant des bâtons sur leurs épaules, formèrent autour de sa personne comme une garde; puis les uns vinrent le saluer, d’autres  lui demander justice, d’autres lui donner conseil sur les affaires publiques. [39] La foule environnante l’acclama à grande voix, le saluant du titre de Marin, mot qui en syriaque signifie, dit-on, prince. Or ils savaient bien qu’Agrippa était d’origine syrienne, et que la plus grande partie de son royaume était en Syrie.
(Contre Flaccus ou de la Providence – 36-39)

Aulus Avilius Flaccus était le Ponce Pilate de l’Egypte de 31-32 à 37-38. Il est donc contemporain de Jésus. Philon l’accuse dans son livre de différentes actions contre la communauté juive d’Alexandrie (la deuxième à l’époque). Dans cet extrait, Philon nous raconte des événements survenus à l’occasion de la visite à Alexandrie  en 38 ap. J.-C. d’Hérode Agrippa Ier, petit-fils d’Hérode le Grand et roi de la tétrarchie (territoires connexes de la Galilée).

Le traitement infligé à ce pauvre Carabas ne ressemble-t-il pas aux moqueries que va subir Jésus à l’issue de son procès ?

Qu’est devenu Barabbas ensuite ?

Les évangiles (apocryphes ou non) ne nous disent rien de la vie de Barabbas après sa libération. L’auteur suédois Pär Lagerkvist (prix Nobel de littérature en 1951) écrivit un roman pour combler ce vide et Hollywood en tira un film en 1961 avec Anthony Quinn dans le rôle principal :

Même si le film (à part les premières minutes) n’a aucun fondement historique, je le trouve tout de même de bonne facture pour un péplum des années 60. Le portrait psychologique de Barabbas est intéressant.

Conclusion / Convictions

En bonne méthodologie historique, on juge un événement (ou une parole) comme raisonnablement crédible s’il est cité par au moins deux sources indépendantes. La majorité des exégètes actuels considèrent que :

  • les trois évangiles canoniques sont interdépendants;
  • Jean est une source indépendante
  • … mais que les quatre partagent un récit de la Passion commun (écrit  ou oral, on ne sait pas le dire).

Donc, suivant ce critère, on ne peut pas statuer sur l’historicité de l’événement « libération d’un certain Barabbas au lieu de Jésus ». La seule chose que l’on puisse dire est que soit cette histoire est soit issue d’une tradition très ancienne, soit qu’un tel événement s’est bien déroulé.

La tradition selon laquelle le préfet romain aurait relâché un prisonnier à l’occasion de la Pâque juive me semble historiquement plausible :

  • La libération de prisonniers à l’occasion d’une fête était une coutume établie au temps des Romains ;
  • Un préfet romain avait ce pouvoir ;
  • La fête de Pâque (Pessa’h) est aussi appelée la fête de la libération.

Comme on dit, toute légende ou tout mensonge a souvent un fond de vérité, pour semer la « petite graine » qui va ensuite se développer. A contrario, inventer une telle coutume aurait présenté un risque de désaveu pour les évangélistes.

Le fait que la libération de Jésus eût été en balance avec la libération d’un autre prisonnier me semble elle aussi plausible, mais j’imagine plutôt une négociation entre Pilate et les autorités juives, soit pour désigner directement le prisonnier à libérer, soit pour désigner les 2 candidats au vote du public comme c’est le cas dans les télé-crochets de notre époque. Un peu de démagogie est toujours utile pour les gouvernants de toute époque.

Par contre, je pense que le triple (quadruple) rejet est une pure construction théologique. Autant on peut imaginer que Ponce Pilate, dans le contexte particulier de la Pâque, ait demandé au peuple juif qui libérer voire proposé explicitement la libération Jésus, autant sa lourde insistance (insister 3 fois pour « libérer le Roi des Juifs » !) est absolument inconcevable d’un point de vue historique.

Je ne comprends d’ailleurs pas les historiens (nombreux) qui s’acharnent à faire de Barabbas un révolté contre l’ordre romain. Rien ne me semble soutenir cette thèse : ni l’analyse des textes, ni la logique pure. Comment Pilate aurait pu accepter de libérer un rebelle à l’ordre romain ? Je vois donc en Barabbas un pauvre type ramassé par hasard lors d’une rafle. Le fait qu’il soit connu de la foule signifie probablement qu’il était un habitant de Jérusalem.

S’appelait-il Barabbas ? Rien n’est moins sûr… Le personnage de Barabbas est un jumeau « noir » de Jésus.

Mon opinion est que cet épisode est une invention des évangélistes, un midrashim de plusieurs textes de l’Ancien Testament (Lévitique, Amos, Ezekiel…). Le midrash est une technique juive d’exégèse des textes bibliques. Au lieu d’analyser littéralement le texte, cette technique construit un nouveau texte en déformant un texte original par des paraboles, des allégories, des métaphores, des jeux de mots (pouvant mélanger hébreu et araméen), des permutations de voyelles et même en utilisant la valeur numérique des mots. Selon Daniel Boyarin, « le midrash est un « mode de lecture biblique qui relie des passages et des versets différents pour élaborer de nouveaux récits (…). Les rabbins qui ont élaboré la manière midrashique de lire considéraient la Bible comme un énorme système de sens, chaque partie commentant ou complétant tout autre partie. Ils étaient ainsi capables de fabriquer de nouveaux récits à partir de fragments des anciens textes de la Bible elle-même (…). Les nouveaux récits, qui se fondent étroitement sur les narrations bibliques mais qui les élargissent et les modifient également, sont tenus pour les équivalents des récits bibliques eux-mêmes. » (source)

Le sous-titre de mon blog est « Entre Raison et Foi, une relecture des textes bibliques ». Faire appel à la pure raison est une impasse, au moins en l’absence de nouvelles sources. Les différents éléments du récit sont individuellement tous plus ou moins crédibles et toutes les analyses peuvent aller de la croyance in-extenso à l’anecdote telle qu’elle est racontée par l’un ou l’autre des évangélistes ou, à l’opposé du spectre, en faire une invention complète des évangélistes, une construction théologique, un pur midrashim.

Au-delà reste le message, positif et négatif : la foule est amenée à choisir entre le Juste et le Bandit, entre le Bien et le Mal, entre une révolte armée ou une révolte pacifique contre l’occupant. Cette foule fait le mauvais choix, puisqu’elle sacrifie le Juste et qu’au final elle en paiera le prix fort, Jérusalem étant 2 fois détruite dans les 100 années suivantes. Cet épisode a malheureusement fait aussi le lit de l’antisémitisme au Moyen-Âge qui reprochera à la foule anonyme et hargneuse des Juifs d’avoir décidé de faire crucifier le Messie…

Pour finir sur une touche humoristique, ce texte nous enseigne aussi à quel point le recours à un référendum est un outil dangereux qui peut conduire à de mauvaises décisions 🙂

Références

Webographie

  • https://fr.wikipedia.org/wiki/Barabbas
  • http://www.interbible.org/interBible/decouverte/comprendre/2003/clb_030926.htm
  • http://www.atramenta.net/lire/oeuvre37677-chapitre239709.html
  • http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/philon/flaccus.htm
  • https://ia800704.us.archive.org/31/items/BarabbasDansLhistoire/BarabbasDansLhistoire.pdf
  • http://www.jesusneverexisted.com/barabbas.html

Bibliographie

Publié dans Journal, Personnages | Laisser un commentaire

Jésus est-il vraiment né le jour de Noël ?

Comme tout le monde le sait, la fête de Noël célèbre la naissance de Jésus. Par convention notre ère commence 7 jours plus tard, le 1er janvier de l’année 1 et l’année 0 n’existe pas. Jésus serait donc né le 25 décembre de l’année -1 de notre calendrier.

Notons au passage que, comme l’année 0 n’existe pas, l’année 2000 était la dernière année du XXème siècle et non pas la première année du XXIème siècle comme nous l’ont répété des dizaines de journalistes en 1999 – 2000. Il faut dire qu’un journaliste qui vérifie ses sources est une denrée de plus en plus rare.

Premier problème : l’année 1 ne devrait pas être l’année 1 🙂, la faute à un moine du Vème siècle, Denys le Petit. Il naquit vers 470 dans ce qui allait devenir un jour la Roumanie et mourut à Rome entre 537 et 555. Le pape Jean Ier lui demanda de calculer « mathématiquement » la date de Pâques.

Le calendrier en vigueur à l’époque de Denys le Petit était le calendrier « julien » qui fut élaboré en 45 avant J.C. par Jules César (d’où le terme « julien »). Ce calendrier était proche du notre : 12 mois, 365 jours, semaines de 7 jours, une année bissextile tous les 4 ans et l’année commençait le 1er Janvier. L’an « 1 » des Romains correspondait à la fondation de Rome par Romulus et Rémus.

Denys le Petit choisit comme point de référence de son calcul l’année de l’ « incarnation de Jésus », c’est-à-dire l’année couvrant la période allant de la conception virginale à la naissance de Jésus. Le moine décida que l’année de l’incarnation serait l’année -1 (rappelons une nouvelle fois qu’il n’y a pas d’année 0) et établit qu’elle correspondait à l’année 753 du calendrier romain. Problème : il fit une erreur de calcul pour des raisons bien expliquées ici et liées à l’utilisation erronée d’un calendrier lunaire. Or, selon les évangiles, Jésus est  né sous le règne d’Hérode le Grand qui mourut avant l’année 750 du calendrier romain (de nombreuses sources l’attestent). Donc, si l’on suit les évangiles de Matthieu et Luc (ce que fit Denys le Petit), Jésus serait né en 4 (voire 5, 6 ou même 7) avant JC 🙂. Si Denys le Petit ne s’était pas pris les pieds dans le tapis en fixant l’année « 1 » de notre ère, nous serions aujourd’hui en 2020 ou 2021 au lieu de 2016.

Deuxième problème : les textes du Nouveau Testament ne nous disent rien sur le jour de naissance de Jésus. Même les évangiles apocryphes les plus diserts sur l’enfance de Jésus (Proto-évangile de Jacques et Evangile de l’Enfance) ne nous fournissent aucune information. Certains historiens vont jusqu’à imaginer une naissance au printemps ou en été en interpolant une citation de Luc :

8 Il y avait dans la même région des bergers qui passaient la nuit dans les champs pour y garder leur troupeau. (Luc 2:8)

En effet, il est difficile d’imaginer des bergers gardant leurs troupeaux dans les champs en plein hiver (quoiqu’il fasse 6°C à Bethléem au moment où j’écris cet article mais nous vivons un hiver exceptionnellement chaud :-))

En fait les premiers chrétiens ne s’intéressaient pas du tout à la date de naissance de Jésus, seule la date de sa crucifixion était célébrée. Un des pères de l’EgliseOrigène qui vécut environ entre 185 et 253 – se moquait même ouvertement des habitudes païennes de fêter les anniversaires (Homélie sur le Lévitique VIII).

En l’an 200, Clément d’Alexandrie – un autre père de l’Eglise – n’était même pas au courant de la tradition d’une naissance le 25 décembre :

Il y a ceux qui ont déterminé non seulement l’année de la naissance de notre Seigneur, mais aussi le jour; et ils disent qu’elle a eu lieu la 28e année d’Auguste, et le 25e jour du [mois égyptien de] Pachon (20 mai dans notre calendrier). […] Plus encore, En d’autres disent qu’il est né le 24 ou le 25 Pharmuthi (20 ou 21 Avril de notre calendrier). (Stromates 1)

La première référence connue à une naissance de Jésus un 25 décembre date du IVème siècle. Le chronographe de 354 indique à la date du 25 décembre :

Hoc cons. dominus Iesus Christus natus est VIII kal. Ian. d. Ven. luna xv., (« 8 jours avant les calendes de janvier de Vénus », c’est-à-dire le 25 décembre)

Il existe actuellement 2 théories pour expliquer l’origine de la tradition du 25 décembre :

Théorie n°1 – Le Sol Invictus

C’est la théorie dominante que vous trouverez dans la plupart des ouvrages. Le 25 décembre serait le recyclage chrétien de la cérémonie païenne du « Sol Invictus » (religion inspirée du culte de Mithra) instaurée par l’empereur Aurélien en 274. La date du 25 décembre correspondait alors au solstice d’hiver. Jour le plus court de l’année, il était donc le « jour de (re)naissance du Soleil » puisque les jours rallongeaient à partir de ce moment. A noter que :

  • le mot « Noël » provient du nom latin de ce jour « natalis solis invicti » (naissance du soleil invaincu),
  • les barbares du Nord de l’Europe fêtaient aussi ce jour, de là vient la tradition du sapin qui fut introduite au Moyen-Âge.

Lorsqu’ils envahissaient un nouveau territoire, les Romains avaient l’habitude d’assimiler les dieux locaux à leur propre dieux  (celui que tu appelles « X » est en fait notre dieu « Y »), voire d’ajouter les dieux locaux à leur propre Panthéon (par exemple le culte d’Isis importé d’Egypte). Ce syncrétisme était un moteur d’intégration des peuples conquis au sein de l’Empire. Lors le christianisme devint religion d’état sous Théodose, cette politique fut maintenue et appliquée au christianisme : les fêtes païennes furent recyclées en fêtes chrétiennes, les temples transformés en Eglise.

Théorie n°2 – Le lien avec la crucifixion

La date de la crucifixion de Jésus peut être déduite des indications des évangiles : le 14 ou 15 du mois de Nisan (la veille ou le jour de la Pâque juive selon que l’on suit Jean ou les synoptiques). Si l’on suit Jean, le 14 Nisan correspond au 25 mars dans le calendrier julien de l’époque. Certains théologiens inventèrent un concept : Jésus avait été conçu le même jour que le jour de sa mort, en quelque sorte pour « boucler la boucle ». Jésus ayant été crucifié un 25 mars, il avait été donc conçu un 25 mars et inéluctablement sa naissance devait avoir lieu 9 mois plus tard … un 25 décembre.

Cette idée de « boucle » n’était pas étrangère au judaïsme de l’époque puisque le Talmud (recueil de discussions rabbiniques) conserve la trace d’une polémique entre 2 rabbins du IIème siècle (la polémique porte sur le mois et pas sur la notion de boucle naissance / rédemption) :

Pendant le mois de Nisan le monde a été créé; pendant le mois de Nisan les Patriarches sont nés; à la Pâque Isaac est né … et c’est pendant le mois de Nisan qu’ils [nos ancêtres] seront rachetées dans le temps à venir.

Le lien entre les dates de conception, naissance et crucifixion est documenté pour la première fois dans un traité chrétien anonyme intitulé « Des solstices et des équinoxes« , qui semble provenir du IVème siècle en Afrique du Nord. Le traité stipule :

« Par conséquent, notre Seigneur a été conçu le huitième des calendes d’Avril au mois de Mars [25 Mars], qui est le jour de la passion du Seigneur et de sa conception. Car en ce jour, il a été conçu de même qu’il a subi. « 

Saint-Augustin (354 – 430, encore un père de l’Eglise) était familier de cette association :

Car il [Jésus] est censé avoir été conçu le 25 Mars, jour où il a également souffert; de sorte que le sein de la Vierge, dans lequel il a été conçu, où personne ne fut engendré parmi les mortels, correspond à la nouvelle fosse où il a été enterré, dans laquelle aucun homme n’a jamais été déposé, ni avant lui ni depuis. Mais il est né, selon la tradition, le 25 Décembre  » (Trinité)

Conclusion

Une chose est quasi-certaine : Jésus n’est pas né en l’année -1 de notre ère mais probablement quelques années plus tôt. J’écrirai prochainement un article à ce sujet.

Est-il né un 25 décembre ? Probablement pas. La tradition du 25 décembre est très tardive et a toutes les apparences soit d’une décision politique (théorie n°1), soit d’une construction théologique (théorie n°2). Comme souvent, impossible de trancher entre les 2 théories mais j’ai clairement une préférence pour la seconde. A vous de vous faire votre opinion, en espérant que de nouveaux documents apparaîtront dans les années à venir pour infléchir dans un sens ou dans l’autre. Peut-être que les deux théories sont valables et se sont rejointes à un moment donné. Mathématiquement, Jésus avait une chance sur 365 de naître le 25 décembre d’où mon « probablement pas ».

Au final est-ce vraiment important ? Je ne pense pas.

Cet article montre encore une fois que reconstituer la vie historique de Jésus est mission impossible au travers des sources et des traditions qui entremêlent théologie et histoire. Les athées ont longtemps profité de cette « faiblesse » pour remettre en question l’historicité de Jésus. Etrangement, les mêmes athées ne remettaient pas en cause l’existence d’Alexandre le Grand. Pourtant les premières sources sur la vie d’Alexandre datent de deux siècles après sa mort (Diodore de Sicile au Ier siècle avant JC). Lui-même se prétendait fils de Zeus et se serait vanté d’être né le jour-même où Érostrate incendia le temple d’Artémis à Éphèse (une des sept merveilles du monde antique) comme il allait lui-même incendier le monde. Tout aussi crédible que l’histoire de Jésus…

Sources: cet article s’inspire principalement d’un article publié en 2002 dans la Biblical Archeological Review.

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Comment analyser les références à l’Ancien Testament ?

Très souvent les textes du Nouveau Testament font référence – explicitement ou non – à des passages de l’Ancien Testament. Comment l’exégète doit-il considérer ces références ? Bizarrement aucun auteur que je connaisse n’explique clairement sa méthodologie pour aborder ces références croisées.

Le fait que certaines des paroles de Jésus soient des citations directes de l’Ancien Testament ne doit pas nous surprendre. Jésus était juif et les Juifs de cette époque baignaient dans les textes (Torah et autres) qui, outre leur corpus religieux, représentaient aussi leurs textes de lois et leurs livres d’histoire. Il est donc très difficile de juger si Jésus ou non a prononcé des paroles tirées de l’Ancien Testament, sachant  que chaque citation est par essence crédible. Jésus citant Vercingétorix serait par contre peu crédible.

Mais que faut-il penser lorsque des actes de Jésus sont en résonance directe de passages de l’Ancien Testament ?

Pour illustrer mon propos, je vais prendre un exemple simple : l’entrée de Jésus à Jérusalem sur un ânon.  Voici comment elle est relatée par les quatre évangiles :

21 Lorsqu’ils approchèrent de Jérusalem et qu’ils furent arrivés à Bethphagé, vers le mont des Oliviers, Jésus envoya deux disciples 2 en leur disant: « Allez au village qui est devant vous; vous y trouverez tout de suite une ânesse attachée et un ânon avec elle; détachez-les et amenez-les-moi. 3 Si quelqu’un vous dit quelque chose, vous répondrez: ‘Le Seigneur en a besoin.’ Et à l’instant il les laissera aller.» 4 Or [tout] ceci arriva afin que s’accomplisse ce que le prophète avait annoncé: 5 Dites à la fille de Sion: ‘Voici ton roi qui vient à toi, plein de douceur et monté sur un âne, sur un ânon, le petit d’une ânesse.’ 6 Les disciples allèrent faire ce que Jésus leur avait ordonné. 7 Ils amenèrent l’ânesse et l’ânon, mirent leurs vêtements sur eux, et Jésus s’assit dessus. 8 Une grande foule de gens étendirent leurs vêtements sur le chemin; d’autres coupèrent des branches aux arbres et en jonchèrent la route. 9 Ceux qui précédaient et ceux qui suivaient Jésus criaient: «Hosanna au Fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur! Hosanna dans les lieux très hauts!» 10 Lorsqu’il entra dans Jérusalem, toute la ville fut troublée. On disait: «Qui est cet homme?» 11 La foule répondait: «C’est Jésus, le prophète de Nazareth en Galilée.»’ (Matthieu 21:1-11)

11 Lorsqu’ils approchèrent de Jérusalem, près de Bethphagé et de Béthanie, vers le mont des Oliviers, Jésus envoya deux de ses disciples 2 en leur disant: «Allez au village qui est devant vous. Dès que vous y serez entrés, vous trouverez un ânon attaché, sur lequel personne n’est encore monté. Détachez-le et amenez-le. 3 Si quelqu’un vous demande: ‘Pourquoi faites-vous cela?’ répondez: ‘Le Seigneur en a besoin’, et à l’instant il le laissera venir ici.»4 Les disciples partirent; ils trouvèrent l’ânon attaché dehors près d’une porte, dans la rue, et ils le détachèrent. 5 Quelques-uns de ceux qui étaient là leur dirent: «Que faites-vous? Pourquoi détachez-vous cet ânon?» 6 Ils répondirent comme Jésus le leur avait dit, et on les laissa faire. 7 Ils amenèrent l’ânon à Jésus, jetèrent leurs vêtements sur lui, et Jésus s’assit dessus. 8 Beaucoup de gens étendirent leurs vêtements sur le chemin, et d’autres des branches qu’ils coupèrent dans les champs. 9 Ceux qui précédaient et ceux qui suivaient Jésus criaient: «Hosanna! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur! 10 Béni soit le règne qui vient [au nom du Seigneur], le règne de David, notre père! Hosanna dans les lieux très hauts!» (Marc 11:1-10)

28 Après avoir dit cela, Jésus marcha devant la foule pour monter à Jérusalem. 29 Lorsqu’il approcha de Bethphagé et de Béthanie, vers la colline appelée mont des Oliviers, Jésus envoya deux de ses disciples 30 en leur disant: «Allez au village qui est en face. Quand vous y serez entrés, vous trouverez un ânon attaché sur lequel personne n’est encore jamais monté. Détachez-le et amenez-le. 31 Si quelqu’un vous demande: ‘Pourquoi le détachez-vous?’ vous [lui] répondrez: ‘Le Seigneur en a besoin.’» 32 Ceux qui étaient envoyés partirent et trouvèrent tout comme Jésus le leur avait dit. 33 Comme ils détachaient l’ânon, ses maîtres leur dirent: «Pourquoi détachez-vous l’ânon?» 34 Ils répondirent: «Le Seigneur en a besoin» 35 et ils amenèrent l’ânon à Jésus. Après avoir jeté leurs manteaux sur son dos, ils firent monter Jésus. 36 A mesure qu’il avançait, les gens étendaient leurs vêtements sur le chemin. 37 Déjà il approchait de Jérusalem, vers la descente du mont des Oliviers. Alors toute la foule des disciples, remplis de joie, se mirent à adresser à haute voix des louanges à Dieu pour tous les miracles qu’ils avaient vus. 38 Ils disaient: «Béni soit le roi qui vient au nom du Seigneur! Paix dans le ciel et gloire dans les lieux très hauts!» 39 Du milieu de la foule, quelques pharisiens dirent à Jésus: «Maître, reprends tes disciples.» 40 Il répondit: «Je vous le dis, si eux se taisent, les pierres crieront!» (Luc 19:28-40)

12 Le lendemain, une foule nombreuse de personnes venues à la fête apprirent que Jésus se rendait à Jérusalem. 13 Elles prirent des branches de palmiers et allèrent à sa rencontre en criant: «Hosanna! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, le roi d’Israël!»14 Jésus trouva un ânon et s’assit dessus, conformément à ce qui est écrit: 15 N’aie pas peur, fille de Sion! Voici ton roi qui vient, assis sur le petit d’une ânesse. (Jean 12:12-15)

La référence à l’Ancien Testament n’est pas difficile à trouver : elle est quasiment reprise mot pour mot de Zacharie 9 qui annonce la venue d’un roi  (un « Messie ») et sa victoire à venir sur les nations (sous-entendu les étrangers non-juifs) :

9 La parole de l’Eternel est au pays de Hadrac, elle s’arrête sur Damas, car l’Eternel a le regard sur tous les hommes comme sur toutes les tribus d’Israël. 2 Elle s’arrête aussi sur Hamath, à la frontière de Damas, sur Tyr et Sidon, avec toute leur sagesse. 3 Tyr s’est construit une forteresse. Elle a amassé l’argent comme la poussière et l’or comme la boue des rues, 4 mais le Seigneur s’en emparera. Il précipitera sa puissance dans la mer, et elle sera dévorée par le feu. 5 Askalon le verra, et elle aura peur, Gaza aussi, et elle se tordra de douleur, ainsi qu’Ekron, car son appui fera sa honte. Le roi disparaîtra de Gaza, et Askalon ne sera plus habitée. 6 Un bâtard s’établira dans Asdod, et j’abattrai l’orgueil des Philistins. 7 J’arracherai le sang de sa bouche, les plats abominables de ses dents; lui aussi sera un reste pour notre Dieu, il sera pareil à un chef en Juda, Ekron sera pareil à un Jébusien 8 Je camperai autour de ma maison pour la défendre contre une armée, contre ceux qui passent et repassent, et l’oppresseur ne viendra plus vers eux, car maintenant j’ai le regard sur elle.9 Réjouis-toi, fille de Sion! Lance des acclamations, fille de Jérusalem! Voici ton roi qui vient à toi; il est juste et victorieux, il est humble et monté sur un âne, sur un ânon, le petit d’une ânesse. (Zacharie 9:1-9)

Sans entrer dans les détails, Zacharie était l’un des douze petits prophètes qui vécut pendant le règne de Darius Ier, Roi des Perses au VIème siècle avant J.-C.  Le livre qui lui est attribué prophétise la venue d’un Messie et la conversion de nombreux peuples. Il est communément admis que le Livre de Zacharie aurait eu au moins 3 auteurs différents dont le travail se serait échelonné entre le VIème et le IIème siècle avant J.C. Là n’est pas le débat, ce qui est important est de savoir que ce livre existait déjà au temps de Jésus et qu’il l’avait donc très probablement lu (ou en avait entendu parler).

Posons-nous maintenant la question de la véracité historique de cet événement. En bonne logique cartésienne (excluons la mécanique quantique :-)), il n’y a que deux possibilités : soit Jésus est réellement entré dans Jérusalem juché sur un ânon, soit cet épisode a été inventé par les évangélistes.

Hypothèse n°1 – L’épisode  de l’ânon est une invention des 4 évangélistes

L’ « intérêt » qu’auraient eu les évangélistes  à inventer un tel événement est évident. Leur but était (pour simplifier) de démontrer que Jésus était bien le Messie annoncé qui devait libérer Israël. Inscrire ses actes dans la lignée d’un texte prophétique annonçant la venue d’un Messie ne faisait que renforcer leur démonstration. Nous l’avons vu précédemment lorsque les évangélistes essayaient de montrer (de manière peu convaincante à mon goût) que Jésus était né à Bethléem pour l’affilier au Roi David.

Il est par ailleurs manifeste que le récit de l’entrée de Jésus à Jérusalem s’appuie largement sur Zacharie :

  • l’épisode de l’ânon (Zacharie 9),
  • le fait qu’il établisse sa résidence au Mont des Oliviers entre deux prédications à Jérusalem (Zacharie 14:4) comme nous l’avions vu dans un article précédent,
  • l’épisode des marchands du Temple (Zacharie 14:21).

L’hypothèse de l’invention par les évangélistes tient donc la route. Le fait que les 4 évangélistes relatent le même événement nous pose tout de même un problème.

Juridiquement, la présence de plusieurs témoins indépendants relatant un acte peut constituer une preuve de sa véracité. Vieil héritage de la Torah qui indiquait déjà :

Un seul témoin ne suffira pas contre un homme pour constater un crime ou un péché, quel qu’il soit; un fait ne pourra être établi que sur la déposition de 2 ou de 3 témoins.. (Deutéronome 19:15)

Dans le cas présent, 3 des 4 évangélistes ne sont pas indépendants : Matthieu, Marc et Luc sont appelés les évangiles synoptiques car ils peuvent être lus côte à côte (en « synopse ») tant leurs ressemblances sont importantes.

Faut-il considérer Jean comme une source indépendante des 3 autres ? Le débat n’est toujours pas tranché à l’heure actuelle et il s’agit pourtant d’un débat essentiel. Si on admet l’indépendance de Jean par rapport aux synoptiques, tout événement relaté conjointement par un synoptique et par Jean est donc potentiellement réel puisque certifié par deux sources indépendantes.

Dans le cas présent, notons une subtile différence entre les 4 récits :

  • dans les évangiles synoptiques (Marc, Matthieu et Luc), Jésus « sait » qu’il y a un ânon dans un village qu’il n’a pas encore atteint;
  • dans l’évangile de Jean, Jésus « trouve » un ânon en traversant le village.

Si l’épisode de l’ânon a été inventé, il faut donc en déduire

  • soit que les évangiles synoptiques (plus anciens) ont « brodé » sur une tradition pré-existante qui aurait été connue des 4 évangiles,
  • soit que Jean a « nettoyé » la tradition pré-existante pour la rendre moins compatible avec Zacharie … mais on a du mal à en saisir la finalité.

Hypothèse n°2 – Jésus est réellement entré à Jérusalem assis sur un ânon

Admettons maintenant la véracité de l’entrée de Jésus sur un ânon. Nous devons choisir entre les deux récits : celui des synoptiques où Jésus « anticipe » la présence de l’ânon ou celui de Jean dans lequel Jésus « trouve » un ânon.

J’évacue tout de suite une option : celle de Jésus, envoyé de Dieu.  Il serait monté sur l’ânon parce qu’il ne pouvait faire autrement que se conformer à la Parole Divine telle qu’elle avait été préalablement annoncée au prophète Zacharie : Jésus est venu sur terre pour accomplir la Parole de Dieu. Discussion close. Le titre du blog vous indique le crédit que je donne à cette option. 🙂

Confiance à Jean

Si l’on décide de faire confiance au récit de Jean se dessine l’image d’un Jésus illuminé, persuadé d’être l’émissaire de Dieu. Nourri de lectures bibliques son esprit fait « tilt » en voyant l’ânon et il interprète ceci comme un (nouveau) signe de Dieu. Jésus ne serait ni le premier ni le dernier illuminé pensant être l’envoyé de Dieu sur terre. Dans ce contexte-là, Jésus pourrait avoir rejoué – inconsciemment ou non – des scènes de l’Ancien Testament pour « coller » au personnage qu’il était persuadé d’être.

Le livre « Jésus était-il fou ? » va jusqu’à explorer la piste de la maladie mentale. L’auteur pose un regard nouveau et intéressant sur la personne de Jésus mais je trouve son propos simpliste et provocateur. Il empile toutes les paroles et les actes recueillis au travers des textes du Nouveau Testament, sans se poser la question de leur véracité et, sur cet empilage, bâtit le profil psychologique d’un Jésus méga-paranoïaque. Parfois l’athéisme militant va un peu trop loin dans la provocation. Pour résumer : un livre intéressant mais à prendre avec des pincettes.

Un variante d’un Jésus illuminé serait un Jésus manipulé par son entourage : ses partisans donne un petit coup de pouce au Destin pour forcer la révélation de Jésus en tant que Messie. Cette hypothèse est célèbre dans le cas de la trahison de Judas qui – selon certain exégètes – aurait dénoncé son maître aux autorités non point pour l’argent (les fameux 30 deniers) mais pour le forcer à se révéler. Dans le cas présent, l’âne que Jésus « trouve » par hasard dans le village aurait été sciemment positionné par l’un de ces partisans.

Confiance aux synoptiques

Cette hypothèse-là est plus négative pour la personnalité de Jésus. Jésus sait qu’il va trouver un ânon dans la ville qu’il va traverser, ce qui signifie qu’une personne lui a dit ou – pire – qu’il a demandé à quelqu’un de le mettre. Dans les 2 cas, il laisse supposer qu’il le « sait ».  Ce comportement a un nom : la manipulation. Tel un gourou créateur de secte Jésus manipule les foules de Jérusalem, utilisant la crédulité de ses congénères en « rejouant  » volontairement des passages de l’Ancien Testament pour faire croire qu’il est bien le Messie attendu d’Israël.

Que conclure ?

Le canevas d’analyse présenté ci-dessus est applicable à tous les actes de Jésus et nous devons trancher entre différentes hypothèses :

  • Hypothèse 1 – Invention des évangélistes
  • Hypothèse 2 – Acte historique mais
    • option n°1 : Jésus illuminé
    • option n°2 : Jésus illuminé et manipulé
    • option n°3 : Jésus manipulateur

Il est impossible de définir une règle générale. Même la personnalité de Jésus peut évoluer dans certains cas : l’illuminé sincère (option n°1) peut choisir la voie de la manipulation (option n°3) de temps à autre. C’est un peu le problème de tous les fondateurs de sectes : illuminés ou manipulateurs ?

De façon générale, chaque fois qu’un acte de Jésus correspond à l’accomplissement d’une prophétie de l’Ancien Testament ou copie directement un acte de l’Ancien Testament, je suis plutôt enclin à penser à une invention des auteurs des évangiles (hypothèse n°1).

A titre personnel, je ne crois pas à la thèse d’un Jésus manipulateur. Dans quel but Jésus aurait-il manipulé les foules pour se faire passer pour le Messie d’Israël ? La célébrité ? Le pouvoir ? La révolution contre l’occupant romain ? Aucune des hypothèses ne tient vraiment la route lorsqu’on examine l’ensemble des actes et paroles de Jésus.

Dans le cas particulier du passage de l’ânon, j’hésite beaucoup (et j’hésite encore :-)) mais je suis tenté de croire à la véracité de l’événement. Le fait que les 4 évangélistes y font référence emporte ma décision, cela dénote une tradition ancienne plus qu’une construction théologique a posteriori. Le récit de Jean serait le plus proche de la réalité et les synoptiques auraient brodé sur l’événement en faisant de Jésus un visionnaire.

Une dernière remarque : rien de surprenant à rencontrer un âne et son ânon en traversant un village de l’époque. Mais les ânons naissent généralement au printemps et sont sevrés au bout de 6 mois. Le fait que Jésus monte sur l’ânon montre que celui-ci est assez grand donc que l’action se passe donc plutôt en automne / hiver. Aïe, aïe, aïe, voici un marqueur de temps peu compatible avec la date théorique de crucifixion de Jésus à la période de Pâques (Mars – Avril), quelques jours après son entrée triomphale à Jérusalem. A discuter lors d’un prochain article…

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Le visage de Jésus

Au risque de me répéter : Jésus fait vendre. Dernier article en date : après sa maison, des scientifiques auraient retrouvé le vrai visage de Jésus !

Comme vous le savez déjà, il n’existe aucune représentation du vivant de Jésus sous forme de dessin, peinture ou sculpture. Aucun des évangiles ne fournit de description physique de Jésus. Il est donc probable que Jésus n’avait aucun trait physique distinctif. Il devait donc ressembler à « Mr Tout le monde ». D’ailleurs, selon Mathieu et Marc, Judas est obligé de désigner Jésus aux soldats venus l’arrêter, preuve qu’il devait passer inaperçu au milieu des autres :

47 Il parlait encore quand Judas, l’un des douze, arriva avec une foule nombreuse armée d’épées et de bâtons, envoyée par les chefs des prêtres et par les anciens du peuple. 48 Celui qui le trahissait leur avait donné ce signe: «L’homme auquel je donnerai un baiser, c’est lui. Arrêtez-le!» 49 Aussitôt, il s’approcha de Jésus en disant: «Salut, maître!», et il l’embrassa. 50 Jésus lui dit: «Mon ami, ce que tu es venu faire, fais-le.» Alors ces gens s’avancèrent, mirent la main sur Jésus et l’arrêtèrent. (Matthieu 26:47-50)

43 Il parlait encore quand soudain arriva Judas, l’un des douze, avec une foule armée d’épées et de bâtons envoyée par les chefs des prêtres, par les spécialistes de la loi et par les anciens. 44 Celui qui le trahissait leur avait donné ce signe: «L’homme auquel je donnerai un baiser, c’est lui. Arrêtez-le et emmenez-le sous bonne garde!» 45 Dès qu’il fut arrivé, il s’approcha de Jésus en disant: « Maitre !» et il l’embrassa. 46 Alors ces gens mirent la main sur Jésus et l’arrêtèrent. (Marc 14 :43-46)

Partant du principe que Jésus devait ressembler à n’importe quel habitant de Palestine de l’époque, des scientifiques ont utilisé des techniques d’analyse médico-légale (comme dans une série bien connue) à partir d’ossements remontant au Ier siècle. Le résultat est le suivant :

Choquant à première vue mais vous ne devriez pas être surpris : Jésus était probablement plus proche physiquement d’un Yasser Arafat que d’un Léonardo Di Caprio barbu aux cheveux longs. La rigueur scientifique de tout cela reste tout de même faible et nous ne saurons probablement jamais à quoi ressemblait Jésus. Est-ce si important de le savoir ? A chacun son Jésus, seul le message compte réellement.

Jesus Asiatique

ISTANBUL - TURKEY - OCT 26: Byzantine icon of the Black Virgin. It is the only image of Virgin Mary with Jesus Christ depicted as black. Located in the Theological School of Halki and destined for countries in Africa, but never arrived there. On October 26, 2014 in Istanbul, Turkey

Cet article donne toutefois l’occasion de rappeler que la représentation de Jésus a beaucoup évolué depuis des siècles.

La représentation la plus ancienne connue daterait de 150 (après J.C. :-)) et a été retrouvée sur un mur de Rome. C’est un graffiti (j’exclus de cet article les représentations symboliques telles que le poisson, le phénix…). La légende signifie « Alexamenos rend un culte à son Dieu ». Le dénommé Alexamenos est représenté à gauche, levant les bras en signe de prière ou de respect en direction d’un personnage crucifié, avec une tête d’âne : Jésus. Sans doute l’auteur du graffiti voulait-il se moquer de la croyance d’Alexamenos.

Graffiti

Ce graffiti est intéressant à double titre : outre son ancienneté, il s’agit de la première représentation de Jésus en croix avant le IVème siècle. En effet dans les premiers siècles de notre ère, Jésus est représenté principalement en berger avec un mouton sur les épaules :

Gravure Jésus Peinture Jésus Statue Jésus

La plupart de ces représentations ont été retrouvées dans les catacombes chrétiennes à Rome et ni leur historicité, ni le fait qu’elles représentent Jésus ne font débat, bien que le thème du « Bon Pasteur » soit un classique de la représentation du Dieu Hermès à l’époque classique (500 ans avant la naissance de Jésus) :

Hermes

Comportement classique des Romains qui « annexaient » les dieux d’origine étrangère pour les associer à leur propre dieux. Leur syncrétisme est même allé jusqu’à représenter Jésus en dieu Apollon conduisant son char (dans le mausolée M sous la basilique Saint-Pierre de Rome) :

Jesus Apollon

Dans toutes les représentations entre le Ier et le IVème siècle, Jésus apparait physiquement imberbe, comme un « bon Romain ». Plus vendeur pour une religion en plein croissance ! Il est même très souvent représenté sous forme d’enfant.

Il faut attendre la fin du IVème siècle (et plus particulièrement le règne de l’empereur Constantin) pour voir apparaitre un Jésus plus âgé, barbu aux cheveux longs.

Jésus Barbu

Cela va devenir la représentation dominante, malgré quelques soubresauts de l’histoire :

  • le premier iconoclasme de 730 à 787 sous le règne de l’empereur byzantin Constantin V Copronyme interdit l’usage d’icônes du Christ, de la Vierge Marie et des saints, et ordonne leur destruction. En 754, le concile de Hiéreia reconnaît l’iconoclasme comme doctrine officielle … doctrine qui est condamnée en 787 lors du deuxième concile de Nicée ;
  • le second iconoclasme de 813 à 843 promulgué par l’empereur Léon V condamne l’utilisation des images (peut-être sous l’influence de l’Islam), usage rétabli en 843 par sa veuve Théodora. A noter que l’Église grecque continue à célébrer chaque année la date de restauration de la vénération des icônes le 11 mars 843 (fête du Dimanche de l’Orthodoxie) ;
  • la Réforme au XVIème siècle interdit les images matérielles. Depuis cette époque les temples protestants n’ont aucune représentation de personnages mais uniquement des croix en bois.

Du côté des orthodoxes, la représentation de Jésus est restée quasi-identique au fil des siècles : un Jésus en deux dimensions, intemporel, en majesté.

Coté occidental (église catholique), Jésus s’est de plus en plus « humanisé ». Le retable d’Issenheim est une rupture artistique au Moyen-Âge, représentant pour la première fois un Jésus en souffrance.

Le lien entre religion et art est un sujet passionnant mais qui dépasse largement le cadre de ce blog et mes propres compétences. Je n’irai donc pas plus loin. Les sources ci-dessous sont de bons points d’entrée dans le sujet.

Sources

https://fr.wikipedia.org/wiki/J%C3%A9sus-Christ#Repr.C3.A9sentation_de_J.C3.A9sus-Christ_dans_les_arts

https://fr.wikipedia.org/wiki/Repr%C3%A9sentation_de_J%C3%A9sus-Christ_dans_l%27art_chr%C3%A9tien#.C3.89volution_de_la_repr.C3.A9sentation_du_christ

https://oratoiredulouvre.fr/documents/paleochretien.php

http://academiemetz.canalblog.com/archives/2011/06/15/21404065.html

 

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De l’origine d’Eve

Une fois n’est pas coutume, je vais m’intéresser à l’Ancien Testament et plus particulièrement à la création d’Eve par Dieu. Le livre de la Genèse nous dit :

20 L’homme donna des noms à tout le bétail, aux oiseaux du ciel et à tous les animaux sauvages, mais pour lui-même il ne trouva pas d’aide qui soit son vis-à-vis. 21 Alors l’Eternel Dieu fit tomber un profond sommeil sur l’homme, qui s’endormit. Il prit une de ses côtes et referma la chair à sa place. 22 L’Eternel Dieu forma une femme à partir de la côte qu’il avait prise à l’homme et il l’amena vers l’homme. 23 L’homme dit: «Voici cette fois celle qui est faite des mêmes os et de la même chair que moi. On l’appellera femme parce qu’elle a été tirée de l’homme. » (Genèse 2:20,23)

Selon une légende urbaine bien établie les hommes auraient une paire de côtes de moins que les femmes. Mais c’est totalement faux, les femmes comme les hommes ont 12 paires de côtes et cette légende n’a été créée que pour justifier ce verset obscur de la Bible.

Dans un article du numéro de Septembre-Octobre de la BAR (« Biblical Archeology Review »), Ziony Zevit (professeur de littérature Biblique et de langues sémitiques à l’American Jewish University de Californie) émet l’hypothèse suivante : Dieu n’aurait pas créé Eve à partir d’une côte d’Adam, mais à partir de son baculum.

Le baculum est un os présent dans le pénis de certains mammifères (on l’appelle d’ailleurs « os pénien ») afin de faciliter le rapport sexuel. Il est par exemple présent chez le chien et chez presque tous les primates, mais – étrangement – il est absent chez les humains. En voici un en illustration :

Baculum

L’argumentaire de l’auteur est le suivant.

Tout d’abord, le mot hébreu traduit par « côte » (« tsela‘ ») est utilisé 40 fois dans la Bible Hébraïque pour décrire :

  • les côtés de l’Arche d’Alliance dans Exode 25:12;
  • les côtés du Tabernacle dans Exode 26:20,26 ou du Temple de Salomon dans 1 Rois 6:34)
  • des chambres latérales dans la description du Temple (1 Rois 6:8; Ezekiel 41:6);
  • le flanc d’une montagne (2 Samuel 16:13).

De manière générale, le mot hébreu se rapporte donc à un appendice à une structure principale et pas au coeur d’une structure.

Second point : le livre de la Genèse a pour objectif de répondre aux grandes questions du monde environnant : d’où vient la lumière ? d’où vient la Terre ? d’où viennent les animaux ? d’où viennent l’homme et la femme ?  L’histoire de la création d’Eve répondrait à deux question existentiellse (au moins pour les hommes) : « Pourquoi mon pénis n’est pas un os comme chez les chiens ? » Le passage « referma la chair à sa place » expliquerait la présence du raphé périnéal qui – comme chacun sait – désigne la ligne située entre les deux testicules, qui chemine sous le pénis et sous le scrotum (je renonce à publier une photo).

Enfin, troisième et dernier point, le mot hébreu correspondant à l’expression « de ma chair » (« basar » :-)) est souvent utilisé pour faire référence au pénis (Exode 28:42, Lévitique 15:2,3, 16; Ezekiel 16:26 et 23:20).

Mes compétences en hébreu étant nulles, je ne suis pas capable de valider l’hypothèse du professeur Ziony Zevit. Elle présente un problème majeur : l’auteur n’explique pas l’usage initial du pluriel (« ses côtes », traduction de l’hébreu « tsal‘otav » qui est bien le pluriel de « tsela‘ »). Je veux bien croire que les femmes nous ont volé un baculum … mais pas 2 ! Dans tous les cas, son hypothèse est amusante, semble largement crédible et est une mine d’or pour les féministes.

Notons au passage que le verset « On l’appellera femme parce qu’elle a été tirée de l’homme. » s’explique très bien à partir de l’hébreu. « Homme » se dit « ish » alors que « femme » se dit « isha ».

Pour conclure cet article, j’aimerais citer le Duc de Richelieu, fils du petit-neveu du cardinal de Richelieu et grand séducteur devant l’Eternel. Au soir de sa vie, il aurait dit « j’ai longtemps cru que ce fut un os. » Un visionnaire…

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La maison de Jésus a-t-elle été retrouvée ?

Il y a quelques semaines, une grande nouvelle est apparue sur le Web : la maison de Jésus aurait (peut-être ou certainement suivant les articles) été retrouvée à Nazareth ! Quelques liens parmi d’autres :

Tout est parti d’un article publié dans le numéro de Mars-Avril de la Biblical Archeology Review (« BAR » pour les intimes, l’équivalent américain du « Monde de la Bible »). Etant abonné à la BAR, j’ai donc fait ce que doit faire tout exégète lorsqu’il en a la possibilité : retourner au texte original et confronter les sources. 🙂

Que raconte cet article ?

L’auteur est un archéologue anglais, le Dr Ken Dark, qui présente toutes les garanties de sérieux : thèse en archéologie obtenue à Cambridge, professeur à Oxford, Cambridge et Reading, directeur de recherche en antiquité tardive et byzantine à l’université de Reading.

Depuis 2006, il effectue des fouilles en Galilée, plus particulièrement dans la vallée de Nahal Zuppori qui relie Nazareth à l’ancienne ville romaine de Sepphoris située à environ 10 km. Il s’est aussi intéressé au Couvent des Sœurs de Nazareth, situé quasiment en face de la Basilique de l’Annonciation. L’article ne précise pas clairement s’il y a effectué des fouilles ou s’il s’est contenté de visiter le site et d’y consulter les notes laissées par ses prédécesseurs.

L’histoire archéologique de ce site débute dans les années 1880 par la découverte accidentelle de salles aménagées souterraines à l’occasion des travaux de construction du couvent. Depuis cette époque, les sœurs ont effectué épisodiquement des fouilles « artisanales », parfois avec l’aide de leurs élèves. Certains des artefacts recueillis (poteries, verres, pièces de monnaie…) sont regroupés dans un petit musée local et couvrent une période allant de l’occupation romaine jusqu’à la période byzantine. A l’occasion de la construction d’un nouveau bâtiment, les soeurs ont retrouvé les restes d’une basilique construite à l’époque byzantine puis remaniée à l’époque des croisades. A partir des années 1940, le père jésuite Henri Senès a effectué une cartographie complète du lieu et quelques fouilles rudimentaires qu’il n’a malheureusement jamais eu le temps de publier.

En son état actuel, outre les restes de la basilique byzantine, le site comprend deux tombes d’époque romaine et les restes d’une construction associant murs creusés dans la falaise de calcaire et murs de pierre. Des tessons de céramique de type « Kefar-Hanaya » (le nom d’un village à proximité de Nazareth fabriquant des céramiques à l’époque de Jésus) ont été retrouvés sur place ainsi que des restes probables de vaisselle en calcaire (donc pure selon les rites juifs).

Les traces de construction dessinent le plan typique d’une maison galiléenne à cour interne, identique à celle retrouvée à proximité de la Basilique de l’Annonciation. Selon l’auteur, la présence d’une tombe d’époque romaine qui « coupe » la maison indique que la construction de celle-ci est antérieure à celle de la tombe, la piété juive interdisant de construire une habitation sur un lieu de sépulture. L’auteur estime donc que cette maison puisse être contemporaine de Jésus.

La basilique byzantine « enchâssait » les restes de cette maison et les sous-sols ont été couverts de mosaïques, ce qui atteste un culte chrétien ancien. Autre élément : le témoignage d’un pèlerin chrétien du VIIIème siècle, l’évêque gallois Arculf. Il décrit la maison de Jésus comme étant située entre deux tombes et sous une église, ce qui correspond assez bien aux vestiges archéologiques actuels.

L’auteur conclut toutefois de façon très prudente en indiquant que

« Est-ce la maison dans laquelle Jésus a grandi ? Il est impossible de l’affirmer sur des bases archéologiques. D’un autre côté, il n’y a aucune bonne raison archéologique de réfuter totalement cette possibilité. Ce que nous pouvons dire, c’est que ce bâtiment était probablement situé à l’endroit où les constructeurs de l’église Byzantine pensaient que Jésus avait passé son enfance à Nazareth. »

Que faut-il en penser ?

L’article de la BAR n’apporte aucune information archéologique réellement nouvelle par rapport à celles connues depuis les années 1920. Le site a déjà été très bien décrit dans 2 articles du Monde de la Bible publiés respectivement en 1980 (n°16 – J.B. Livio) et en 1995 (n°90 – F. Diez-Fernandez) que l’on peut retrouver dans les 2 tomes « La Terre Sainte – Cinquante and d’archéologie » des éditions Bayard. La possibilité que cette maison soit celle dans laquelle Jésus ait vécu y est longuement discutée et le « non » semblait s’imposer.

Les éléments avancés par le Dr Dark me semblent archéologiquement douteux :

  • Les tessons de céramique ont été recueillis sur un sol archéologiquement « souillé » : le site a été inondé par les eaux de ruissellement qui ont déposé plusieurs mètres de boue à certains endroits et fouillé en dépit du bon sens depuis des dizaines d’années; la stratigraphie en a été totalement perturbée. Dans ces conditions impossible de s’appuyer sur la découverte d’un artefact pour effectuer une quelconque datation;
  • La source littéraire est loin d’être fiable : l’abbé irlandais Adammanus a décrit le site dans son livre « De Locus Sancti » (« A propos des Lieux Saints », un des premiers guides touristiques de la Palestine :-)) en recueillant le témoignage oral de l’évêque gallois Arculf qu’il aurait sauvé de la noyade. Saint Jérôme évoque bien une église de la Nutrition bâtie à l’endroit où Jésus aurait vécu, mais sans en donner la moindre description. En dehors de ces 2 références littéraires, rien.

La conclusion du Dr Dark est en mode « P’têt ben qu’oui, p’têt ben qu’non ». Rappelons que les Normands ont envahi l’Angleterre en 1066, ceci explique peut-être cela. 🙂

Le sérieux et la compétence du chercheur ne font aucun doute mais je trouve son article « vide » et symptomatique de la recherche actuelle : la course à la publication, parfois pour ne rien dire, parfois au détriment de la rigueur. Attendons les prochaines nouvelles et espérons qu’elles seront plus abouties.

Quant aux autres journaux, beaucoup n’ont fait que reprendre en cœur l’information en choisissant des titres plus ou moins alléchants et en faisant souvent dire au pauvre Dr Ken Dark ce qu’il n’a pas écrit.

A mon sens, la partie la plus intéressante de l’article est celle dont personne ne parle : les fouilles effectuées par l’auteur entre Nazareth et Sepphoris. Elles montrent l’existence d’une « ligne de démarcation » à partir de laquelle on ne retrouve plus que de la vaisselle en calcaire et plus d’artefacts d’origine romaine. Cela accréditerait la thèse d’un Nazareth, bastion « juif intégriste » à proximité du monde romain et validerait l’hypothèse sur l’origine du nom « Nazareth » discutée lors du dernier article.

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Jésus a-t-il existé ? – Les indices archéologiques (1/3)

Après une première partie dédiée à la recherche (vaine comme nous l’avons vu) d’indices physiques de la vie de Jésus, nous allons étudier les indices archéologiques à notre disposition. Vue l’ampleur du sujet, je vais diviser cette partie en trois articles.

Le premier article parlera de Bethléem et de Nazareth, le second abordera les autres lieux de passage de Jésus pendant sa vie publique pour finir par un troisième article consacré à Jérusalem.

Partie II – Les indices archéologiques

Jésus n’a laissé aucune trace physique de son passage sur terre et il n’en existe aucune représentation contemporaine sous forme de dessin, peinture ou sculpture. Les seuls traces archéologiques à notre disposition sont donc des lieux où Jésus aurait vécu ou agi.

Suivant quels critères pouvons-nous considérer qu’un site archéologique constitue une attestation crédible de l’existence historique de Jésus ? J’en propose deux, directement inspirés de ceux utilisés précédemment pour l’analyse des reliques :

  • crédibilité historique : le site archéologique est-il contemporain de Jésus, c’est-à-dire du début du Ier siècle ?
  • traçabilité historique : une tradition continue datant de la vie historique de Jésus est-elle attachée à ce lieu ?

Il y a quelques mois, à l’occasion d’un voyage à Londres, j’ai visité la maison de Sherlock Holmes au 221bis Baker Street. Tout y est conforme aux descriptions de Conan Doyle : l’adresse, la maison d’époque, le bureau du 1er étage avec du mobilier d’époque victorienne. La maison de Sherlock Holmes est donc crédible historiquement et, par construction, compatible avec les textes de Conan Doyle. Seule la traçabilité manque puisque nous savons que le musée a été créé au XXème siècle.

Imaginez maintenant que quelques siècles passent, que la majorité des documents (livres, journaux, internet…) en notre possession aient disparu et que seuls subsistent les livres de Conan Doyle et ce musée. Il y a de fortes chances que Sherlock Holmes soit considéré par de nombreuses personnes du futur comme un personnage historique du XIXème siècle.

L’exemple peut paraître provocateur mais le même problème se pose pour Jésus, avec 2.000 ans de distance : il est difficile voire impossible de faire la différence entre une tradition folklorique ancienne et la réalité historique. Mais lisez l’article tout de même… 🙂

II.1 – Bethléem, le lieu supposé de la naissance

La naissance de Jésus dans une étable à Bethléem, le bœuf et l’âne, la visite des Rois Mages, le Massacre des Innocents et la fuite en Egypte sont ancrés dans la tradition populaire. Pourtant le retour aux textes évangéliques et la connaissance du contexte de l’époque montrent qu’il existe de nombreuses raisons factuelles de remettre cette histoire en cause.

II.1.1 – Les références littéraires

Les 4 évangiles canoniques (ceux du Nouveau Testament) sont loin d’être unanimes sur le lieu et les circonstances de la naissance de Jésus.

Les évangiles de Marc et Jean ne nous en disent rien et ne mentionnent jamais Bethléem comme lieu de naissance. Jésus entre en scène lorsqu’il rejoint Jean-Baptiste sur les bords du Jourdain pour y être baptisé :

A cette époque-là, Jésus vint de Nazareth en Galilée, et il fut baptisé par Jean dans le Jourdain. (Marc 1:9)

Le lendemain, il vit Jésus s’approcher de lui et dit: «Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. (Jean 1:29)

Par deux fois, Jean semble même attester que Jésus n’est pas né à Bethléem (situé en Judée) mais en Galilée :

45 Philippe rencontra Nathanaël et lui dit: «Nous avons trouvé celui que Moïse a décrit dans la loi et dont les prophètes ont parlé : Jésus de Nazareth, fils de Joseph.» 46 Nathanaël lui dit: «Peut-il sortir quelque chose de bon de Nazareth?» Philippe lui répondit: «Viens et vois.» (Jean 1:45,46)

40 Après avoir entendu ces paroles, beaucoup dans la foule disaient: «Celui-ci est vraiment le prophète.» 41 D’autres disaient: «C’est le Messie.» Mais d’autres disaient: «Est-ce bien de la Galilée que doit venir le Messie? 42 L’Ecriture ne dit-elle pas que c’est de la descendance de David et du village de Bethléhem où était David que le Messie doit venir?» 43 Il y eut donc, à cause de lui, division parmi la foule. (Jean 7:40,43)

A contrario, Matthieu et Luc s’accordent sur une naissance à Bethléem, en Judée. Matthieu détaille la généalogie de Jésus depuis Abraham : 42 aïeux (répartis en 3 groupes de 14) sont identifiés et Jésus descend de David par Joseph en 28 générations. Après avoir décrit les conditions de la conception virginale de Jésus (l’Annonciation), Matthieu nous informe de manière lapidaire du lieu de naissance :

Jésus naquit à Bethlehem en Judée, à l’époque du roi Hérode. (Matthieu 2:1)

D’où vient la famille de Jésus, Matthieu ne nous le dit pas clairement mais le texte laisse supposer qu’elle habitait Bethléem, dans une maison. En effet, lors de la visite des Rois mages, Matthieu écrit :

10 Quand ils aperçurent l’étoile, ils furent remplis d’une très grande joie. 11 Ils entrèrent dans la maison, virent le petit enfant avec Marie, sa mère, se prosternèrent et l’adorèrent. Ensuite, ils ouvrirent leurs trésors et lui offrirent en cadeau de l’or, de l’encens et de la myrrhe. (Matthieu 2:10,11)

La famille fuit ensuite en Egypte pour échapper au roi Hérode qui, croyant à une prophétie annonçant la naissance du futur roi d’Israël à Bethléem, aurait donné l’ordre de massacrer tous les nouveaux nés (les « Saints Innocents »). Un fois Hérode mort, la famille quitte l’Egypte pour s’installer (et non pas retourner, le texte est clair à ce sujet) en Galilée :

et vint habiter dans une ville appelée Nazareth, afin que s’accomplisse ce que les prophètes avaient annoncé: «Il sera appelé nazaréen.» (Matthieu 2:23)

Dans aucun autre passage de son évangile Matthieu ne nous reparle de Bethléem. Quant au mystérieux «Il sera appelé nazaréen», j’y reviens dans le paragraphe dédié à Nazareth.

Luc nous raconte une histoire sensiblement différente. La généalogie de Jésus est décrite en remontant jusqu’à Dieu lui-même par le biais d’Adam. Luc identifie 78 générations à partir d’Adam et Jésus descend là-encore de David par Joseph mais en 42 générations (au lieu de 28 pour Matthieu). Luc nous raconte la conception virginale de Jésus, puis la naissance de Jean-Baptiste pour enfin décrire la naissance de Jésus :

A cette époque-là parut un édit de l’empereur Auguste qui ordonnait le recensement de tout l’Empire. 2 Ce premier recensement eut lieu pendant que Quirinius était gouverneur de Syrie. 3 Tous allaient se faire inscrire, chacun dans sa ville d’origine. 4 Joseph aussi monta de la Galilée, de la ville de Nazareth, pour se rendre en Judée dans la ville de David, appelée Bethléhem, parce qu’il était de la famille et de la lignée de David. 5 Il y alla pour se faire inscrire avec sa femme Marie qui était enceinte. 6 Pendant qu’ils étaient là, le moment où Marie devait accoucher arriva, 7 et elle mit au monde son fils premier-né. Elle l’enveloppa de langes et le coucha dans une mangeoire parce qu’il n’y avait pas de place pour eux dans la salle des hôtes. (Luc 2:1,7)

Luc est explicite : la famille de Jésus est originaire de Nazareth, se rend à Béthléem à l’occasion d’un recensement puis retourne à Nazareth. Pas de massacre des Innocents ni de fuite en Egypte dans ce récit. Là-encore Bethléem n’est plus jamais mentionné dans l’évangile de Luc.

Allons-un peu plus loin dans les références littéraires en nous intéressant aux évangiles apocryphes (c’est-à-dire non reconnus par l’Eglise). Seulement trois d’entre eux (parmi la cinquantaine existant) nous parlent de la naissance de Jésus. Ils reprennent la trame des évangiles de Matthieu et Luc mais indiquent une naissance dans une grotte située à l’extérieur de la ville de Bethléem :

« L’empereur Auguste rendit un édit pour que tous ceux qui étaient à Bethléem eussent à se faire enregistrer. […] Et étant arrivés au milieu du chemin, Marie lui dit : « Fais-moi descendre de mon ânesse, parce que ce qui est en moi me presse extrêmement; » et Joseph la fit descendre de dessus l’ânesse et il lui dit : « Où est-ce que je t’amènerai, car ce lieu est désert? » Et trouvant en cet endroit une caverne, il y fit entrer Marie, et il laissa son fils pour la garder, et il s’en alla à Bethléem chercher une sage-femme. […]  Et la sage-femme alla avec lui. Et elle s’arrêta quand elle fut devant la caverne. Et voici qu’une nuée lumineuse couvrait cette caverne. Et la sage-femme dit: « Mon âme a été glorifiée aujourd’hui, car mes yeux ont vu des merveilles. » Et tout d’un coup la caverne fut remplie d’une clarté si vive que l’œil ne pouvait la contempler, et quand cette lumière se fut peu à peu dissipée, l’on vit l’enfant Sa mère Marie lui donnait le sein. (Protoévangile de Jacques:17,18)

L’an trois cent soixante-neuf de l’ère d’Alexandre, Auguste ordonna que chacun se fît enregistrer dans sa ville natale. Joseph se leva donc et conduisant Marie son épouse, il vint à Jérusalem, et il se rendit à Bethléem pour se faire inscrire avec sa famille dans l’endroit où il était né; lorsqu’ils furent arrivés tout proche d’une caverne, Marie dit à Joseph que le moment de sa délivrance était venu et qu’elle ne pouvait aller jusqu’à la ville, « mais, » dit-elle, « entrons dans cette caverne. » […]  L’enfant enveloppé de langes et couché dans une crèche, tétait le sein de sa mère Marie […]  Lorsque le temps de la circoncision fut arrivé, c’est-à-dire, le huitième jour, époque à laquelle la loi prescrit que le nouveau-né doit être circoncis, ils le circoncirent dans la caverne» (Évangile arabe de l’enfance:2,5)

Il arriva, peu de temps après, qu’il y eut un édit de César-Auguste, enjoignant à chacun de retourner dans sa patrie. Et ce fut le préfet de la Syrie, Cyrinus, qui publia le premier cet édit. Il fut donc nécessaire que Joseph avec Marie se rendît à Bethléem, car ils en étaient originaires, et Marie était de la tribu de Judas et de la maison et de la patrie de David. […]  Et il dit à Marie de descendre de sa monture et d’entrer dans une caverne souterraine où la lumière n’avait jamais pénétré et où il n’y avait jamais eu de jour, car les ténèbres y avaient constamment demeuré. […] Le troisième jour de la naissance du Seigneur, la bienheureuse Marie sortit de la caverne, et elle entra dans une étable, et elle mit l’enfant dans la crèche, et le bœuf et l’âne l’adoraient. Alors fut accompli ce qui avait été dit par le prophète Isaïe : « Le bœuf connaît son maître, et l’âne la crèche de son Seigneur. […] Le sixième jour, la bienheureuse Marie entra à Bethléem avec Joseph, et trente-trois jours étant accomplis, elle apporta l’enfant au Temple du Seigneur, et ils offrirent pour lui une paire de tourtereaux et deux petits de colombes.» (Pseudo-Matthieu:13,16)

Pour être exhaustifs, citons enfin 2 documents des IIème et IIIème siècles attestant l’existence d’une tradition ancienne liée au lieu de naissance de Jésus :

Joseph a pris ses quartiers dans une grotte, près du village et pendant qu’ils étaient là, Marie mit au monde le Christ et L’a placé dans une mangeoire et ici, les Rois Mages, venus d’Arabie, L’ont trouvé. (Dialogue avec Tryphon – Chapitre 78)

À Bethléem, la grotte où Il est né, est indiquée la mangeoire dans la grotte où Il a été emmailloté dans ses langes. Et la rumeur, dans ces lieux et parmi les étrangers de la Foi, est en effet que Jésus est né dans cette grotte qui est vénérée et respectée par les chrétiens (Contre Celse – Livre 1 Chapitre 51)

Notons que Justin évoque une grotte à l’extérieur de la ville, alors que Origène semble la situer à l’intérieur. Ce n’est pas forcément incohérent, la ville de Bethléem ayant pu s’étendre entre le IIème et le IIIème siècle jusqu’à englober une grotte initialement située à l’extérieur. Au XIXème siècle, Montmartre était bien un village en dehors de Paris.

D’un point de vue littéraire, la tradition de Bethléem n’est donc pas solidement établie :

  • Marc et Jean n’évoquent pas la naissance de Jésus, Jean indiquant même à 2 reprises que Jésus n’est pas originaire de Judée mais de Galilée.
  • Matthieu et Luc s’accordent sur une naissance à Bethléem, mais divergent sur les événements survenus avant et après la naissance : d’après Luc, la famille de Jésus est originaire de Nazareth alors que Matthieu nous dit en filigrane que la famille ne l’est pas.
  • Les évangiles apocryphes fusionnent les descriptions de Matthieu et Luc à un détail près : Jésus nait dans une grotte isolée à l’extérieur de la ville de Bethléem et pas dans une étable à l’intérieur de la ville.
  • Aucun des autres livres du Nouveau Testament (Actes des Apôtres, Epitres de Paul, Apocalypse de Jean, etc.) ne fait état d’une naissance à Bethléem. Luc et Matthieu n’y font plus référence en dehors de leurs récits de la naissance.
  • L’existence d’une ancienne tradition autour d’une grotte à Bethléem est confirmée par des lettres de Justin le Martyr et Origène aux IIème et IIIème siècles.

Circonstance aggravante, Matthieu et Luc nous fournissent des informations chronologiques divergentes, voire erronées :

  • Matthieu raconte que Jésus est né sous le roi Hérode, lequel est mort en – 4 avant Jésus-Christ (non, je n’ai pas fait de faute de frappe. Jésus n’est pas né en l’an 0, la faute à un pauvre moine du Moyen-âge qui s’est embrouillé dans ses calculs, j’y reviendrai dans un prochain article :-)).
  • Luc indique que Jésus est né lors d’un recensement de l’Empire effectué par Quirinus. Malheureusement, cette référence n’est pas fiable. D’après les archives romaines à notre disposition :
    • Quirinus a bien effectué un recensement, mais en l’an 6 après Jésus-Christ, dans le strict cadre de la Palestine de l’époque et pas à l’échelle de l’Empire. Ce recensement a par ailleurs déclenché l’une des 3 grandes révoltes juives contre l’occupant romain, celle de Judas le Galiléen;
    • les recensements effectués au niveau de l’Empire ont eu lieu soit longtemps avant, soit longtemps après que Quirinus ne fût gouverneur (légat pour être précis) de Syrie.

Devant tant d’incohérences, nous pouvons légitimement nous poser une question : la tradition d’une naissance à Bethléem aurait-elle été construite de toutes pièces par Matthieu et Luc ?

En bonne méthodologie historique, quand on suspecte un auteur d’avoir menti, se pose la question de l’intérêt qu’il aurait à le faire.

Comme Luc le rappelle, Bethléem est la cité de David qui fut le deuxième roi d’Israël et aurait régné au Xème siècle avant Jésus-Christ sur un royaume unifiant Juda (le royaume du Sud dont la capitale était Jérusalem) et Israël (le royaume du Nord dont la capitale deviendra Sichem puis Samarie après la partition). En son temps, le Roi David fut oint (« recouvert d’une huile sainte ») par le prophète Samuel, ce qui fit de lui un « Messie » (de l’araméen « meshi’ha » qui signifie « oint »). Le mot « oint » se traduit en grec par « Χριστός » (christos) qui a donné « Christ ». « Jésus-Christ » signifie donc « Jésus l’oint » ou « Jésus le Messie ». « Christ » n’a donc rien à voir avec la croix comme beaucoup de personnes le pensent.

Depuis la mort de David et la disparition du « grand royaume d’Israël » suite aux invasions successives des Egyptiens, des Assyriens, des Babyloniens, des Perses, des Séleucides et des Romains (les pauvres !), les Juifs fantasmaient le retour d’un nouveau David, d’un nouveau « Messie » qui deviendrait le souverain d’un royaume d’Israël réunifié et débarrassé des envahisseurs. D’après le prophète Esaïe, ce Messie devait être issu de la branche de Jessé (qui était le père de David) :

Puis un rameau poussera de la souche de Jessé, un rejeton de ses racines portera du fruit. […] 10 Ce jour-là, la racine de Jessé, dressée comme un étendard pour les peuples, sera recherchée par les nations, et son lieu de résidence sera glorieux. 11 Ce jour-là, le Seigneur interviendra de nouveau pour racheter le reste de son peuple, ceux qui seront restés en Assyrie et en Egypte, à Pathros et en Ethiopie, à Elam, à Shinear, à Hamath et dans les îles de la mer. 12 Il dressera un étendard pour les nations, il rassemblera les exilés d’Israël et réunira les dispersés de Juda des quatre coins de la terre. […]  (Ésaïe 11)

et, d’après le prophète Michée, le Messie devait être originaire de Bethléem :

Et toi, Bethlehem Ephrata, qui es petite parmi les villes de Juda, de toi sortira pour moi celui qui dominera sur Israël et dont l’origine remonte loin dans le passé, à l’éternité. (Michée 5:1)

L’ « intérêt » des évangélistes semble donc évident : positionner Jésus comme un descendant de David (par sa généalogie) et le faire naître à Bethléem (comme David et conformément à Michée), c’est démontrer qu’il est bien le Messie attendu par les Juifs.

Poursuivons sur l’hypothèse d’une invention de Matthieu et Luc et balayons rapidement les sources possibles du reste de l’histoire, sans pour autant rentrer dans les détails.

L’étable, la mangeoire, le bœuf et l’âne proviendraient d’une citation du prophète Esaïe :

Le bœuf connaît son propriétaire et l’âne la mangeoire de son maître, cependant Israël ne connaît rien, mon peuple n’a pas d’intelligence. (Esaïe 1:3)

Le thème des Rois Mages viendrait là encore d’Esaïe :

Des nations marcheront à ta lumière, et des rois à la clarté de ton aurore. (Esaïe 60:3)

et des Psaumes de David :

10 Les rois de Tarsis et des îles amèneront des offrandes, les rois de Séba et de Saba apporteront leur tribut. 11 Tous les rois se prosterneront devant lui, toutes les nations le serviront, 12 car il délivrera le pauvre qui crie et le malheureux que personne n’aide. 13 Il aura pitié du faible et du pauvre, et il sauvera la vie des pauvres; 14 il les rachètera de l’oppression et de la violence, et leur sang aura de la valeur à ses yeux. (Psaumes 72:10,14)

La naissance dans une grotte serait inspirée du culte du Dieu Mithra, né dans une grotte directement de la roche. Le Mithraïsme était très en vogue chez les Romains (notamment au sein de l’armée) et l’un des principaux concurrents du Christianisme naissant.

Le massacre des Innocents viendrait d’un texte de Jérémie (sachant que le tombeau de Rachel se situe à l’entrée de Bethléem) :

Voici ce que dit l’Eternel: On a entendu des cris à Rama, des lamentations et des pleurs amers : c’est Rachel qui pleure ses enfants et n’a pas voulu être consolée à propos de ses enfants, parce qu’ils ne sont plus là. (Jérémie 36:15)

mais est aussi un parallèle de l’histoire de Moïse lorsque le Pharaon commande la noyade des nouveaux nés mâles hébreux :

Alors le pharaon ordonna à tout son peuple: «Vous jetterez dans le fleuve tout garçon qui naîtra et vous laisserez vivre toutes les filles. (Exode 1:22)

La fuite en Egypte correspond à un passage de l’Ancien Testament :

Quand Israël était jeune, je l’aimais et j’ai appelé mon fils à sortir d’Egypte. (Osée 11 :1)

et, encore une fois, une manière d’inscrire Jésus comme un nouveau Moïse comme nous l’avons vu dans un précédent article.

L’archéologie va-t-elle nous permettre de remettre de l’ordre dans tout cela ?

II.1.2 – Les sites archéologiques

Bethléem de Judée (aussi orthographié « Bethlehem ») est une ville située à environ 10 km de Jérusalem. 41 fois citée dans l’Ancien Testament, c’est un lieu très important pour les Juifs du Ier siècle :

  • on y trouve le tombeau de Rachel (un personnage de la Genèse). Troisième lieu saint du judaïsme après le Mont du Temple à Jérusalem, et le Tombeau des Patriarches à Hébron, il symbolise pour les Juifs la route prise lors de l’exil de Babylone. C’était un lieu de pèlerinage pour les femmes qui n’arrivaient pas à avoir d’enfants;
  • c’est le lieu de naissance et de couronnement du grand roi David comme nous l’avons vu précédemment.

Il n’y a aucun doute sur l’existence de la ville bien avant l’époque de Jésus. La ville est citée dans des tablettes d’argile égyptiennes datant du Pharaon Akhenaton (1.369 à 1.353 avant Jésus-Christ). En 2012, un sceau d’argile datant du VIII – VIIème siècle avant Jésus-Christ et portant le nom de Bethléem a été retrouvé lors de fouilles à Jérusalem.

Mais, à ce jour, aucun vestige archéologique contemporain de Jésus n’a été découvert. Certains historiens en déduisent, un peu rapidement, que Bethléem de Judée n’était pas occupée à l’époque de Jésus, sans pour autant expliquer pourquoi une ville aussi importante pour les Juifs aurait été abandonnée, puis réoccupée plus tard. Trop souvent les historiens confondent l’absence de preuves comme une preuve d’absence. Toutes les hypothèses construites sur l’inoccupation de Bethléem de Judée au Ier siècle sont donc à la merci de la découverte d’un artefact archéologique datant du Ier siècle. L’exemple de Nazareth dans le paragraphe suivant est à ce titre édifiant.

La Basilique de la Nativité a été construite au IVème siècle par notre vieille connaissance : Hélène, la mère de Constantin. Hélène l’aurait construite sur un site de pèlerinage pré-existant. Cette église est la plus ancienne de la Chrétienté et est inscrite au Patrimoine mondial de l’UNESCO. La crypte de l’église est bâtie autour de ce qui serait la grotte de la Nativité (une étoile à 14 branches en argent marque l’emplacement exact de la naissance). L’église se situe au centre des plus anciennes implantations humaines de Bethléem. Par ailleurs, des fouilles archéologiques ont montré que la ville était truffée de grottes utilisées pendant des siècles comme étables ou pièces à vivre. La tradition de l’étable de Luc n’est donc pas incompatible avec la tradition de la grotte des apocryphes.

Autre indice intéressant : en 136, selon le témoignage d’Eusèbe de Césarée et Jérôme au IVème siècle, l’empereur romain Hadrien aurait fait bâtir un lieu de culte pour Adonis (le nom grec du Dieu sumérien Tammuz) à l’emplacement de la grotte. C’était alors un comportement typique des Romains : « annexer » les lieux de culte des populations locales pour démontrer la prééminence de leurs propres dieux sur les dieux locaux suivant le principe « Si je construis un lieu de culte de mon dieu à l’emplacement du tien, et que ton dieu ne réagit pas, c’est bien la preuve que mon dieu est plus puissant que le tien ».

En synthèse, la grotte de la Nativité est un lieu archéologique historiquement crédible, proche des descriptions de Luc et des Apocryphes et dont la tradition remonterait à quelques années après la mort de Jésus-Christ (si on croit Justin le Martyr). Elle répond donc bien aux 2 critères énoncés en début d’article.

Pour être exhaustif, il convient tout de même de citer deux autres « Bethléem candidats » :

  • Le village de Betebre,
  • Bethléem de Galilée.

Longtemps un culte a été mené dans une grotte à l’extérieur de Bethléem, à proximité du village de Betebre, « au troisième mille de la route de Jérusalem à Bethléem« , à l’endroit même où, selon le Proto-évangile de Jacques cité plus haut, Marie se serait réfugiée pour donner naissance à Jésus. Mais la tradition attachée à ce lieu  a changé au fil des siècles : de lieu de naissance de Jésus, il est devenu un simple lieu de repos de Marie lorsque la Basilique de la Nativité a été construite par Hélène. La grotte a alors « disparu » pour laisser place au rocher sur lequel Marie se serait reposée un moment. Une preuve s’il en fallait que les traditions sont fragiles et soumises le cas échéant à des considérations politiques.

Bethléem de Galilée est une ville de Galilée située à une quinzaine de kilomètres à pied  de Nazareth. En 2008 un archéologue israélien (Aviram Oshri) y découvre des vestiges d’habitations datant de la période de Jésus et un grand complexe religieux d’époque byzantine. Il émet alors l’hypothèse qu’il s’agirait du véritable lieu de naissance de Jésus mais aucun élément littéraire, ni aucune tradition historique locale (pas de traces chrétiennes d’avant la période byzantine) ne viennent conforter cette hypothèse. Le seul avantage de cette solution est de rendre plus réaliste un voyage de Joseph et Marie pour se faire recenser, mais nous avons vu que l’historicité de ce recensement est elle-même douteuse.

Dernier vestige archéologique dont je parlerai : la Grotte du Lait à Bethléem, à quelques centaines de mètres de la Basilique de la Nativité. C’est une grotte de calcaire blanc dans laquelle Marie aurait trouvé refuge lors de sa fuite en Egypte. Allaitant Jésus, une goutte de lait serait tombée au sol, rendant ainsi la grotte totalement blanche. Aucune crédibilité à ce lieu, probablement inventé par un esprit mercantile voulant profiter des flots de pèlerins. Le lait en poudre fut d’ailleurs inventé ici puisque la poudre de cette grotte mélangée à l’eau ou la nourriture fut utilisée pour favoriser la lactation des femmes. Quant à ceux qui m’accuseraient d’anachronisme en imaginant un Lourdes local, je cite un passage des Actes des Apôtres :

24 En effet, un orfèvre du nom de Démétrius fabriquait des temples d’Artémis en argent et procurait un gain considérable aux artisans. 25 Il les rassembla avec ceux qui exerçaient une activité similaire et dit: «Vous savez que notre prospérité dépend de cette industrie. 26 Or, vous voyez et entendez dire que non seulement à Ephèse, mais dans presque toute l’Asie, ce Paul a persuadé et détourné une grande foule en disant que les dieux fabriqués par la main de l’homme ne sont pas des dieux. 27 Cela risque non seulement de discréditer notre activité, mais aussi de réduire à néant l’importance du temple de la grande déesse Artémis et même de dépouiller de sa majesté celle que toute l’Asie et le monde entier vénèrent.» (Actes 19:24,27)

Paul fut lapidé et exclus d’Ephèse suite à cet incident. « Business is business », il y a déjà 2.000 ans.

II.1.3 – Avis personnel

La situation est donc complexe.

D’un côté, nous avons des témoignages écrits attestant d’une tradition très ancienne, presque contemporaine, du lieu de naissance de Jésus à l’emplacement actuel de la Basilique de la Nativité. Les vestiges archéologiques sont compatibles avec les descriptions des évangiles de Matthieu, Luc et des apocryphes.

De l’autre côté, nous avons la « timidité » des évangiles canoniques à  évoquer la naissance de Jésus à Bethléem quand ils ne la nient pas, les incohérences entre Mathieu et Luc sur le lieu d’origine de la famille de Jésus (Nazareth ou pas), l’histoire quelque peu « abracadabrantesque » de Joseph effectuant une marche de plus de 150 km avec une femme enceinte pour un recensement dont l’histoire ne conserve aucune trace. Revendiquer la naissance à Bethléem aurait été un avantage pour asseoir la crédibilité de Jésus comme nouveau Messie, notamment dans les querelles avec les Pharisiens et les autorités juives de l’époque.  Pourtant, on ne trouve nulle trace d’une telle revendication ni dans les évangiles (en dehors des récits de la naissance de Matthieu et Luc), ni dans les épîtres de Paul, ni dans les Actes des Apôtres.

A titre personnel, je ne crois pas à une naissance de Jésus à Bethléem de Judée. La jurisprudence « Sherlock Holmes » montre que l’existence d’une tradition ancienne n’implique pas automatiquement une réalité historique. Je pense que Matthieu et Luc ont soit déformé la réalité pour renforcer la messianité de Jésus, soit repris une tradition orale ancienne inventée par les premiers chrétiens. A force de s’entendre dire « mais il n’est même pas originaire de Bethléem ton Messie », la tentation devait être grande de répondre « mais si, bien sûr qu’il l’était ». Les évangiles apocryphes, plus tardifs, n’ont fait que fusionner et embellir les traditions de Matthieu et Luc.

Je n’invente rien, je ne fais que reprendre la position partagée par beaucoup d’exégètes (la majorité ?). Le révérend américain John P. Meier (auteur de ce qui est à mon sens le meilleur livre sur Jésus à l’heure actuelle) écrit par exemple :

« Dans leurs récits de l’enfance, Matthieu et Luc adoptent une stratégie quelque peu contorsionnée et suspecte pour concilier la tradition dominante de Nazareth avec la tradition particulière de Bethléem ; c’est peut-être le signe que la naissance de Jésus à Bethléem n’est pas à considérer comme un fait historique mais comme un théologoulème, c’est-à-dire comme une affirmation théologique (du type : Jésus est le vrai Fils de David, le Messie royal annoncé par les prophètes) à laquelle on a donné la forme d’un récit aux apparences historiques. Il faut reconnaître cependant qu’aucune certitude n’est possible sur ce point » (Un certain juif nommé Jésus – Tome I Les sources, les origines, les dates – Page 138 – Editions CERF)

Disons que je souscris à ce point de vue : intime conviction mais pas de preuve définitive.

Quelques liens pour aller plus loin :

  • http://fr.wikipedia.org/wiki/Bethl%C3%A9em
  • http://bible.archeologie.free.fr/nativite.html
  • http://www.bibledespeuples.org/Documents/Visite/Bethleem/BETHLEEM.htm
  • http://www.bethlehem-city.org/en/the-historical-framework
  • http://www.bethleem.custodia.org/default.asp?id=295

II.2 – Vie cachée de Jésus – Nazareth

La période de la naissance de Jésus à son baptême dans le Jourdain par Jean-Baptiste est appelée « vie cachée » par opposition au « ministère public » relaté par les évangiles. En effet, les évangiles ne nous disent presque rien de l’enfance de Jésus et absolument rien de son adolescence et de ses premières années en tant qu’adulte.

Une chose semble pourtant acquise : Jésus a passé une partie significative de cette période dans un village de Galilée appelé Nazareth. La meilleure preuve : on l’appelle Jésus de Nazareth ! Pourtant, rien n’est simple en exégèse et nous allons voir que « Nazareth » donne lieu à de multiples discussions entre historiens. Comme ces discussions portent sur l’étymologie de certains mots, je vais m’appuyer sur le texte grec du Codex Sinaïticus qui est la version quasi-complète de la Bible la plus complète et la plus ancienne (IVème siècle après J.C.) dont nous disposons à l’heure actuelle. Une version en ligne est accessible ici.

Il existe deux types de références à « Nazareth » dans les livres du Nouveau Testament :

  • les références explicites à un lieu géographique en Galilée (probablement un village),
  • les mentions « Jésus de Nazareth ».

II.2.1 – Les références à un lieu géographique

Commençons par les références explicites à un lieu géographique que je reprends exhaustivement ci-dessous :

A cette époque-là, Jésus vint de Nazareth en Galilée, et il fut baptisé par Jean dans le Jourdain. (Marc 1:9)

et vint habiter dans une ville appelée Nazareth, afin que s’accomplisse ce que les prophètes avaient annoncé: «Il sera appelé nazaréen.» (Matthieu 2:23)

Il quitta Nazareth et vint habiter à Capernaüm, ville située près du lac, dans le territoire de Zabulon et de Nephthali. (Matthieu 4:13)

La foule répondait: «C’est Jésus, le prophète de Nazareth en Galilée.» (Matthieu 21:11)

Le sixième mois, l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, appelée Nazareth. (Luc 1:26)

Joseph aussi monta de la Galilée, de la ville de Nazareth, pour se rendre en Judée dans la ville de David, appelée Bethléhem, parce qu’il était de la famille et de la lignée de David. (Luc 2:4)

Après avoir accompli tout ce que prescrivait la loi du Seigneur, Joseph et Marie retournèrent en Galilée, à Nazareth, leur ville. (Luc 2:39)

Puis il descendit avec eux pour aller à Nazareth et il leur était soumis. Sa mère gardait précieusement toutes ces choses dans son cœur. (Luc 2:51)

Jésus se rendit à Nazareth où il avait été élevé et, conformément à son habitude, il entra dans la synagogue le jour du sabbat. Il se leva pour faire la lecture 28 Ils furent tous remplis de colère dans la synagogue, lorsqu’ils entendirent ces paroles. […] 29 Ils se levèrent, le chassèrent de la ville et le menèrent jusqu’à un escarpement de la montagne sur laquelle leur ville était construite, afin de le précipiter dans le vide. (Luc 4:16,29)

Nathanaël lui dit: «Peut-il sortir quelque chose de bon de Nazareth ?» Philippe lui répondit: «Viens et vois.» (Jean 1:46)

J’y ajoute 2 citations qui, dans le texte grec, correspondent aussi à des noms de lieu :

Philippe rencontra Nathanaël et lui dit: «Nous avons trouvé celui que Moïse a décrit dans la loi et dont les prophètes ont parlé: Jésus de Nazareth, fils de Joseph.» (Jean 1:45)

Vous savez comment Dieu a déversé une onction de Saint-Esprit et de puissance sur Jésus de Nazareth, qui allait de lieu en lieu en faisant le bien et en guérissant tous ceux qui étaient sous la domination du diable, parce que Dieu était avec lui. (Actes 10:38)

Les 3 termes grecs utilisés sont, par ordre de fréquence décroissante :

  • ναζαρετʼ  (Nazaret) : 7 fois
  • ναζαρεθʼ (Nazareth) : 4 fois par Matthieu et Luc qui utilisent aussi l’orthographe  ναζαρετ’
  • ναζαρα (Nazara) : 1 fois par Luc (et 1 variante connue chez Matthieu).

Le contexte des versets et le(s) mot(s) grec(s) utilisé(s) ne laissent aucun doute : les 4 évangélistes évoquent un lieu géographique que nous pouvons traduire par « Nazareth » ou « Nazara » (notons que an-Nāṣira est le nom actuel de la ville en arabe). Luc nous donne deux renseignements complémentaires : une synagogue y est construite et la ville est installée à flanc de montagne, à côté d’un escarpement.

En dehors des évangiles, la ville de Nazareth n’est jamais mentionnée ni dans l’Ancien Testament, ni dans les textes contemporains : Paul n’évoque jamais Nazareth dans ses épitres, pas plus que Flavius Josèphe (général juif de la guerre contre les Romains) qui résida pourtant à 2 km et qui nous cite une cinquantaine d’autres bourgades de Galilée. La première mention de Nazareth en hébreu date du IIIème siècle après JC.

Le Pèlerin de Bordeaux décrit en 333 le parcours d’un pèlerinage en Terre Sainte mais ne parle pas de Nazareth. Pourtant il signale le lieu de naissance de l’apôtre Paul, le bain du Centurion Corneille, le puits où Jésus a parlé avec une samaritaine, Bethléem, Jérusalem dans tous ses détails, le Mont des Oliviers. Mais de Nazareth, point. Même constat pour la catalane Ethérie en 385. Par contre Paule, disciple de Jérôme, s’y serait rendue en pèlerinage en 385.

Eusèbe de Césarée (vers 265 – 339) nous cite Nazareth dans son Onomasticon (un recueil des noms et lieux hébreux) :

[Lieu] à partir duquel le Christ » (Notre Seigneur et Sauveur) a été appelé « Nazorite. Les chrétiens étaient autrefois appelés par dérision les Nazaréens. Il est même désormais en Galilée (un village) 15 miles à l’est face à Legeon près du Mont Thabor (appelé Nazara).

Pour finir, parlons de Conon le Jardinier, martyr chrétien mort en 249. Il était originaire de Nazareth et se serait revendiqué comme un descendant direct de la famille de Jésus (nota : je n’ai pas trouvé la source historique l’attestant).

Pour résumer, en dehors des évangiles, la ville de Nazareth n’est pas mentionnée avant le IIIème siècle après JC.

II.2.2 – Les mentions « Jésus de Nazareth »

Surprise : la désignation « Jésus de Nazareth » n’existe pas dans les versions les plus anciennes des évangiles qui utilisent l’expression « Jésus le Nazôréen » (du grec ναζωρᾶιοϲ, « nazôraios » ou ναζοραιοϲ, « nazoraios ») ou « Jésus le Nazaréen » (du grec ναζαρηνε, « nazariné »). Au fil du temps, les trois formulations ont fusionné en « Jésus de Nazareth » dans la plupart des traductions de la Bible (par exemple Segond 21 que j’utilise pour les citations de ce blog).   Toutefois certaines traductions contemporaines (comme la TOB, Traduction Œcuménique de la Bible) ont décidé de conserver la formulation originale « Jésus le Nazôréen » ou « Jésus le Nazaréen ».

Je pense (et c’est ce qu’indique le Codex Sinaïticus) que l’on peut considérer comme équivalents les mots ναζωρᾶιοϲ (« nazôraios »)  et ναζοραιοϲ  (« nazoraios »). Notons que cette dernière orthographe est uniquement utilisée dans les Actes des Apôtres par Luc (qui utilise l’autre orthographe dans son évangile).

Le terme ναζαρηνε (« nazariné ») est utilisé seulement deux fois dans le Nouveau Testament, par Marc :

[Ah!] Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth? Es-tu venu pour nous perdre? Je sais qui tu es: le Saint de Dieu.» (Marc 1:24)

Elle vit Pierre qui se chauffait, le regarda et lui dit: «Toi aussi, tu étais avec Jésus de Nazareth.» (Marc 14:67)

Les exégètes estiment que « Nazôréen »  et « Nazaréen » sont des termes équivalents.

Selon Tertullien, un des Pères de l’Eglise qui vécut au IIème siècle, le terme « nazôraios » a été utilisé dans les milieux juifs pour désigner les premiers Chrétiens. Par extension, ce terme a probablement fini par désigner la poignée de juifs restés fidèles aux rituels du judaïsme tout en considérant Jésus comme le Messie, alors que le terme « Chrétiens » devint réservé aux croyants d’origine païenne ne respectant pas les rites juifs (notamment la circoncision). Les Nazôréens seraient les descendants des « Hébreux » dont nous parlent certains textes du Nouveau Testament (Actes des Apôtres et Epitre aux Hébreux).

L’étymologie du terme donne encore lieu  à de nombreuses discussions entre spécialistes.

La première hypothèse est que le terme vient de l’hébreu « nazir » ou « nazor » qui signifie – dans ce contexte – « abstinent, ermite ». Les règles du nazirat sont énoncées dans Nombres :

6 L’Eternel dit à Moïse: 2 «Transmets ces instructions aux Israélites: Lorsque quelqu’un, homme ou femme, se consacrera tout particulièrement à l’Eternel en faisant vœu de naziréat, 3 il s’abstiendra de vin et de boisson alcoolisée. […] 6 Pendant toute sa période de mise à part pour l’Eternel, il ne s’approchera pas d’une personne morte. […] 13 »Voici la loi relative au naziréen. Le jour où prendra fin sa période de consécration, on le fera venir à l’entrée de la tente de la rencontre. […] Ensuite, le naziréen pourra boire du vin. (Nombres 6)

Aucun texte du Nouveau Testament ou évangile apocryphe ne nous indique que Jésus eût été « nazir ». Les historiens qui l’affirment font des interpolations très personnelles basées sur sa connaissance de la Torah et son séjour dans le désert. Une chose est par contre certaine : si Jésus avait été « nazir », il ne l’était manifestement plus lors de sa vie publique puisqu’il boit du vin et qu’il s’approche des morts (Lazare). Benoit XVI fait toutefois remarquer que :

« Ce qualificatif, cependant, vaut pour lui, qui était totalement consacré à Dieu, remis en propriété à Dieu, depuis le sein maternel jusqu’à sa mort d’une façon qui dépasse de loin l’apparence du genre. Si nous revenons à ce que Luc dit sur la présentation-consécration de Jésus, le premier-né, à Dieu dans le Temple, ou si nous nous souvenons comment l’évangéliste Jean présente Jésus comme celui qui vient du Père, vit de lui et est orienté vers lui, alors se rend visible avec une extraordinaire intensité comment Jésus a été vraiment un consacré à Dieu, du sein maternel jusqu’à sa mort en croix. »

La seconde hypothèse est que le terme vient de l’hébreu « netzer » qui signifie « rejeton » et l’on revient à la citation déjà connue de Esaïe citée plus haut :

11 Puis un rameau poussera de la souche de Jessé, un rejeton de ses racines portera du fruit. […] (Ésaïe 11)

Jésus aurait donc été le « rejeton » de David.

Citons une nouvelle fois Benoit XVI qui – tenu par le dogme chrétien d’une naissance à Bethléem – rapproche « nazôréen » et « netzer » pour dire :

« Oui, nous pouvons supposer avec de bonnes raisons que Matthieu, dans le nom de Nazareth, a entendu évoquer la parole prophétique du « rejeton » (nezer) et dans la qualification de Jésus comme Nazôréen a vu une allusion à l’accomplissement de la promesse. »

La troisième hypothèse est issue d’un évangile apocryphe, l’évangile de Philippe datant probablement du IVème siècle :

Les apôtres qui nous ont précédés invoquaient ainsi : « Jésus », « Nazôréen », « Messie », c’est-à-dire « Jésus, le Nazôréen, le Christ ». Le dernier nom est « le Christ », le premier est « Jésus », celui qui est dans le milieu est « le Nazaréen ». Messie a deux sens, à la fois « l’oint » et « le mesuré ». « Jésus » en hébreu est le « rachat » ; Nazara est la vérité, le Nazaréen, par conséquent, <celui de> la vérité ; c’est le Christ qui a été mesuré ; ce sont le Nazaréen et Jésus, qui ont été mesurés. (Evangile de Philippe 47)

Enfin la quatrième hypothèse est a priori la plus simple : le terme viendrait de la ville de Nazareth. Un nazôréen serait donc un habitant de Nazareth. Des experts en philologie ont expliqué qu’il était raisonnable de dériver «nazôréen » de « Nazareth ». Dans ce cas, le choix fait par certains traducteurs de remplacer « Jésus le Nazôréen » par « Jésus de Nazareth » est légitime. Quant à « Nazareth », le nom de la ville serait issu de l’hébreu « nazir » (et l’on reboucle sur la première hypothèse avec un sens différent du mot) qui signifie aussi :

  • « caché » : Nazareth aurait reçu ce nom à cause de la présence de nombreuses grottes,
  • « prince » ou « couronne » : à Nazareth auraient vécu des descendants d’une branche de la famille du roi David.

En l’état actuel des recherches, il est impossible de trancher entre les quatre hypothèses pour interpréter le mot « nazôréen ».

Pour finir revenons à la référence prophétique de Matthieu :

et vint habiter dans une ville appelée Nazareth, afin que s’accomplisse ce que les prophètes avaient annoncé: «Il sera appelé nazaréen.» (Matthieu 2:23)

Encore à l’heure actuelle, les exégètes s’interrogent sur le passage de l’Ancien Testament auquel Matthieu fait allusion. La première option est  la suivante :

13 Les Israélites firent encore ce qui déplaît à l’Eternel et l’Eternel les livra entre les mains des Philistins pendant 40 ans. 2 Il y avait un homme de Tsorea, du clan des Danites, qui s’appelait Manoach. Sa femme était stérile et n’avait pas d’enfants. 3 L’ange de l’Eternel apparut à la femme et lui dit: «Te voici stérile, sans enfants. Tu deviendras enceinte et tu mettras au monde un fils. 4 Maintenant fais bien attention de ne boire ni vin ni liqueur forte et de ne rien manger d’impur, 5 car tu vas devenir enceinte et tu mettras au monde un fils. Le rasoir ne passera pas sur sa tête, parce que cet enfant sera consacré à Dieu dès le ventre de sa mère. Ce sera lui qui commencera à délivrer Israël de la domination des Philistins.» (Juges 13:1,5)

Personnellement, une citation du prophète Amos m’interpelle :

6 Voici ce que dit l’Eternel: A cause de trois crimes d’Israël, même de quatre, je ne reviens pas sur ma décision, parce qu’ils ont vendu le juste pour de l’argent, et le pauvre pour une paire de sandales. […] 11 j’ai fait surgir parmi vos fils des prophètes, et parmi vos jeunes hommes des Naziréens. N’est-ce pas le cas, Israélites? déclare l’Eternel. 12 Et vous avez fait boire du vin aux Naziréens, et aux prophètes vous avez donné cet ordre: «Ne prophétisez pas!» 13 Je vous écraserai comme un chariot chargé de gerbes écrase le sol. […] 16 Le plus courageux des guerriers s’enfuira nu ce jour-là, déclare l’Eternel. (Amos 2:6,16)

Troublant n’est-ce pas ? Jésus n’a-t-il pas été vendu par Judas pour trente deniers ? Jésus n’aurait-il pas dérogé aux règles du « naziréat » en buvant du vin (« ceci est mon sang ») et finalement n’a-t-il pas été empêché de prophétiser par son exécution ? Au final, la Judée n’a-t-elle pas été détruite par les troupes de Titus en 69 ?

II.2.3 – Que nous dit l’archéologie ?

Des fouilles archéologiques effectuées depuis le XIXème siècle montrent une occupation du site de Nazareth depuis le Paléolithique. Le site semble avoir été abandonné temporairement entre le VIème et le IIème siècle avant JC, sans doute suite à la déportation des Juifs à Babylone par le roi Nabuchodonosor II. Mais les avis des archéologues divergent sur ce point.

La ville est partiellement troglodyte : de nombreuses grottes naturelles ont été aménagées comme des dépendances de maisons : fours, étables, silos à grains, moulins à huile, pressoirs à vin, entrepôts de jarres à vin et à huile… Tout laisse supposer la présence d’un bourg agricole.

La taille de ce village est plus difficile à estimer. La découverte de tombes romaines du Ier siècle donne une bonne indication des limites de la ville à l’époque puisqu’il était hors de question pour les juifs d’avoir des tombes à l’intérieur de la ville. Suivant les sources, la population aurait oscillé entre une exploitation agricole importante de quelques dizaines de personnes jusqu’à un village de 200 personnes. Contrairement à la géographie actuelle, les fouilles ont montré que le village était construit sur un escarpement rocheux. Au fil du temps, le lit d’un ruisseau fut comblé, gommant les aspérités du relief.

Pendant longtemps, aucun vestige d’habitat datant explicitement du Ier siècle n’avait été mis à jour. En décembre 2009, une archéologue israélienne annonce avoir enfin trouvé les fondations d’une maison datée du Ier siècle. En 2015, un archéologue anglais pense avoir identifié une seconde maison du même type, sous les Couvent des Soeurs de Nazareth, qui pourrait même être la maison dans laquelle Jésus aurait vécu.

A l’heure actuelle, Nazareth est le site évangélique le plus visité au monde puisqu’il n’accueille pas moins de 1 million de visiteurs par an. Il faut dire que le pèlerin en a pour son argent, puisqu’il peut y trouver successivement :

  • l’Eglise Saint-Gabriel commémorant la première apparition de l’ange Gabriel à Marie,
  • le puits où Marie venait chercher son eau,
  • l’atelier de Joseph,
  • la maison de Marie recouverte par la Basilique de l’Annonciation,
  • la maison de la Sainte-Famille recouverte par l’église Saint Joseph ou (seconde option) par le Couvent des Soeurs de Nazareth,
  • le tombeau de Joseph,
  • la synagogue où Jésus aurait prêché,
  • une pierre sur laquelle il aurait mangé avec ses disciples (la « Mensa Christi »).

On y trouve aussi le rocher d’où Jésus aurait pu être précipité … à 2 endroits différents : l’un à proximité immédiate de la synagogue, l’autre à 2 kilomètres avec, à mi-chemin, la Chapelle de Notre-Dame de l’Effroi commémorant la Sainte Frousse de la mère de Jésus à l’idée que son fils soit jeté du haut d’une falaise. Vous pouvez même visiter la reconstruction de Nazareth à l’époque de Jésus. En résumé : Disneyland pour les Chrétiens.

La synagogue date du IIème siècle après Jésus (donc 1 siècle après sa mort), tous les autres sites datent pour la plupart du Moyen-Âge.

Seule la basilique de l’Annonciation mérite un minimum d’attention. Encore une fois, nous devons la construction de la première basilique à Hélène, mère de Constantin. Elle fut construite autour de la grotte dans laquelle Marie aurait reçu la visite de l’ange Gabriel. Lors des travaux d’édification de la nouvelle basilique inaugurée en 1964, la découverte de nombreux silos à grains a montré qu’elle se trouvait au coeur du village ancien. On y a aussi retrouvé des traces d’un édifice ressemblant à une synagogue du IIIème siècle après JC et portant des graffitis chrétiens, sans qu’il ne soit possible de les dater précisément.

Il semblerait donc que le village de Nazareth existait bien à l’époque de Jésus et que sa topographie était compatible avec la description que nous en fait Luc. Nazareth est donc historiquement crédible. Par contre, il est très difficile d’y faire remonter une tradition avant le IIIème siècle, aucun vestige ou écrit ne nous le confirmant. Une chose est certaine : la ville de Nazareth n’était pas un lieu de pèlerinage de première importance avant le IVème siècle.

Nazareth, c’est un peu le problème de la poule et de l’œuf :

  • Hypothèse 1 : Nazareth existait déjà (avec ce nom-là) et Jésus en était originaire. Les appellations « Jésus le Nazôréen » seraient donc synonymes de « Jésus, habitant de Nazareth »
  • Hypothèse 2 : le nom de Nazareth a été « inventé » à partir du nom des disciples de Jésus. Les appellations « Jésus le Nazôréen » correspondraient donc à « Jésus l’observant » ou « Jésus le rejeton »;
  • Hypothèse 3 : un peu des deux options, Nazareth aurait existé sous un autre nom et aurait été renommé ensuite.

On peut même imaginer un calembour (il y en a des exemples dans le Nouveau Testament) des contemporains appelant Jésus le « nazir » or le « netser » par moquerie vis-à-vis de ses origines rurales.

Jusqu’en 2009, l’absence de vestiges archéologiques datant du Ier siècle a fait le bonheur des partisans de l’hypothèse 2 . Absence de preuves équivalant à preuve d’absence pour les (mauvais) historiens, un certain nombre d’entre eux estim(ai)ent que :

  • Nazareth n’existait pas au Ier siècle,
  • Jésus était appelé le « Nazôréen » soit à partir de l’hébreu nazir (l’observant), soit à partir de netzer (le rejeton),
  • Après sa mort, ses disciples se sont appelés « nazôréen » et sont venus s’installer sur le lieu géographique actuel de la ville de Nazareth,
  • Ce lieu aurait pris le nom de Nazareth par déformation du mot « nazôréen ».

Si cette logique peut expliquer le glissement de « Jésus le Nazôréen » à « Jésus de Nazareth » dans les traductions de la Bible, elle n’explique pas les références explicites à un lieu géographique appelé Nazareth ou Nazara dont je faisais état en début de chapitre.

Soit les copistes ont remplacé un nom de ville existant par Nazareth, soit ils ont ajouté les versets parlant de Nazareth. Admettons, mais dans quel but ? Comme ils le disent eux-mêmes, Nazareth n’était rien pour les anciens Juifs. Quel intérêt à s’en revendiquer ?

Quant au fait que Paul ne cite jamais Nazareth, c’est oublier que Paul, de manière générale, ne nous dit absolument rien sur la vie historique de Jésus en dehors de la crucifixion. Nazareth n’est pas pire ni pas mieux traité que les autres.

Mais la découverte de 2009 a mis à mal cette belle construction intellectuelle en démontrant l’existence d’un village contemporain de Jésus. Comme quoi, il faut toujours rester très prudent en terme d’archéologie.

II.2.4 – Avis personnel

L’archéologie démontre qu’une bourgade était bien établie à cet endroit à l’époque de Jésus. Son nom n’est pas connu mais je pense que ce village s’appelait déjà « Nazareth ».

Ma conviction se base sur le même raisonnement qui me conduisait à douter de Bethléem. Nazareth était une bourgade insignifiante pour les Juifs, les Grecs et les Romains, tellement insignifiante qu’il n’en est fait aucune mention jusqu’au IIIème siècle. Autant les évangélistes avaient un intérêt évident à prétendre que Jésus était né à Bethléem, autant nous ne voyons pas leur intérêt à « promouvoir » Nazareth comme lieu de naissance de Jésus. Seul Matthieu tente péniblement de faire référence à une prophétie existante (que je pense être celle d’Amos) mais au prix de contorsions linguistiques. Si Nazareth existait et que les évangélistes la donnaient comme la ville d’origine de Jésus malgré son insignifiance, c’est peut-être tout simplement parce que c’était vrai et un premier indice de l’historicité de Jésus. Un peu tortueux, j’en conviens.

Un dernier mot sur le lieu de naissance de Jésus : il est fort probable que Nazareth soit le véritable lieu de naissance de Jésus. Les gens, surtout de souche paysanne, déménageaient probablement peu à l’époque. Si Jésus venait de Nazareth, il y était certainement né. Remarquons que la naissance dans une grotte pourrait alors être un fait historique.

Quelques liens intéressants :

  • http://fr.wikipedia.org/wiki/Nazareth
  • http://bible.archeologie.free.fr/nazareth.html
  • http://www.bibledespeuples.org/Documents/Visite/nazareth.html
  • http://www.nazareth-fr.custodia.org/default.asp?id=6119
  • http://www.interbible.org/interBible/caravane/voyage/2006/voy_060127.htm
  • http://www.jesusneverexisted.com/nazareth-french.html
  • http://www.nazarethmyth.info/bibl.html
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Jésus a-t-il existé ? Les indices physiques

Les personnes qui prennent connaissance de ma passion pour l’exégèse biblique me posent très souvent la même question : « c’est bien beau ce que tu nous racontes mais, au final, il a vraiment existé Jésus ? » J’aurais peut-être dû commencer mon blog par cet article. 🙂

Il est surprenant de constater que nous nous posons plus de questions sur l’existence de Jésus que sur celle du Pharaon Kheops, d’Alexandre le Grand, de Bouddha ou de Vercingétorix. Pourtant, comme nous allons le découvrir dans cet article, nous n’avons guère plus – voire moins – d’indices de leur existence historique que nous n’avons pour celle de Jésus.

Par « existence historique de Jésus », nous faisons référence à l’existence physique d’un homme né et mort en Palestine il y a environ 2.000 ans. Ce qui est arrivé avant sa naissance (la conception virginale, le fils de Dieu) et après sa mort (la Résurrection) est du domaine de la Foi et ne concerne donc pas cet article. Les exégètes et même l’Eglise font d’ailleurs la distinction entre « Jésus de Nazareth », le personnage historique, et « Jésus-Christ », le personnage religieux, le Jésus de la Foi.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, posons-nous tout d’abord quelques questions simples :

  • comment savons-nous qu’un personnage historique mort bien avant notre naissance a réellement existé ?
  • Comment savons-nous que Sherlock Holmes est seulement un personnage de roman ?
  • Plus difficile : comme faisons-nous la différence entre le d’Artagnan des 3 Mousquetaires et le d’Artagnan soldat de Louis XIV mort à Maastricht (disons le « vrai » d’Artagnan) ?

La certitude absolue de l’existence d’un personnage n’est possible que si vous l’avez vous-même rencontré, et cette certitude ne concernera que vous-même. Vos parents et amis proches vous feront sans doute confiance mais plus la distance géographie et historique augemente, plus la certitude diminue. Pour les personnes mortes depuis des années, tout au plus pouvons-nous recueillir un faisceau d’indices convergents nous permettant de conclure à l’existence probable de la personne. Cette certitude « raisonnable » mais jamais définitive fait d’ailleurs le bonheur des thèses conspirationnistes ou farfelues : rien ne nous prouve que Neil Armstrong est allé sur la Lune, Napoléon serait né en Bretagne et Elvis Presley est toujours vivant.

Vue la complexité du sujet, je diviserai l’article en 3 parties :

  • Partie I – Les indices physiques où je parlerai du corps de Jésus et des reliques ;
  • Partie II – Les indices archéologiques où je m’intéresserai principalement de la basilique de la Nativité de Bethléem et au Saint-Sépulcre de Jérusalem ;
  • Partie III – Les indices littéraires où je ferai le bilan des références littéraires à Jésus dans la littérature juive, chrétienne et romaine de l’époque.

Ma propre opinion sur l’existence historique de Jésus sera la conclusion de la partie III. Suspens…

Partie I – Les indices physiques

I.1 – Le corps de Jésus

Les quatre évangiles et les Actes des Apôtres sont cohérents : après la crucifixion, le corps de Jésus a été placé dans un tombeau dont il a disparu 3 jours plus tard. Il est ensuite apparu à divers disciples (pas les mêmes, pas au même endroit suivant les évangiles) et est ensuite monté au ciel et n’a plus laissé de traces terrestres.

Dans l’évangile de Marc, « Marie de Magdala, Marie la mère de Jacques et Salomé » rejoignent la tombe pour laver le corps de Jésus. Mais celui-ci a disparu et un jeune homme inconnu donne rendez-vous à ses disciples en Galilée :

 16 Lorsque le sabbat fut passé, Marie de Magdala, Marie la mère de Jacques et Salomé achetèrent des aromates afin d’aller embaumer Jésus. 2 Le dimanche, elles se rendirent au tombeau de grand matin, au lever du soleil. 3 Elles se disaient entre elles: «Qui nous roulera la pierre qui ferme l’entrée du tombeau?» 4 Mais quand elles levèrent les yeux, elles s’aperçurent que la pierre, qui était très grande, avait été roulée. 5 Elles pénétrèrent dans le tombeau, virent un jeune homme assis à droite, habillé d’une robe blanche, et elles furent épouvantées. 6 Il leur dit: «N’ayez pas peur. Vous cherchez Jésus de Nazareth, celui qui a été crucifié. Il est ressuscité, il n’est pas ici! Voici l’endroit où on l’avait déposé. 7 Mais allez dire à ses disciples et à Pierre qu’il vous précède en Galilée: c’est là que vous le verrez, comme il vous l’a dit.» (Marc 16:1,7)

 Après être réapparu « physiquement » en Galilée, Jésus finit par disparaitre au ciel :

 19 Après leur avoir parlé, le Seigneur fut enlevé au ciel, et il s’assit à la droite de Dieu. 20 Quant à eux, ils s’en allèrent prêcher partout. Le Seigneur travaillait avec eux et confirmait la parole par les signes qui l’accompagnaient. (Marc 16:19,20)

Dans l’évangile de Matthieu, seulement « Marie de Magdala et l’autre Marie » vont voir le corps de Jésus qui, là-encore, a disparu de sa tombe. Un ange (au lieu du jeune homme de Marc) donne rendez-vous à ses disciples en Galilée :

 28 Après le sabbat, à l’aube du dimanche, Marie de Magdala et l’autre Marie allèrent voir le tombeau. 2 Soudain, il y eut un grand tremblement de terre, car un ange du Seigneur descendit du ciel, vint rouler la pierre [de devant l’ouverture] et s’assit dessus. 3 Il avait l’aspect de l’éclair et son vêtement était blanc comme la neige. 4 Les gardes tremblèrent de peur et devinrent comme morts, 5 mais l’ange prit la parole et dit aux femmes: «Quant à vous, n’ayez pas peur, car je sais que vous cherchez Jésus, celui qui a été crucifié. 6 Il n’est pas ici, car il est ressuscité, comme il l’avait dit. Venez voir l’endroit où le Seigneur était couché 7 et allez vite dire à ses disciples qu’il est ressuscité. Il vous précède en Galilée. C’est là que vous le verrez. Voilà, je vous l’ai dit.» (Matthieu 28:1,7)

 Rien n’est dit ensuite sur le corps de Jésus après la rencontre avec ses disciples en Galilée.

Dans l’évangile de Luc, « des femmes » sans autre précision viennent laver le corps de Jésus. Cette fois-ci, ce ne sont plus un homme ou un ange mais deux hommes qui les informent :

 24 Le dimanche, elles se rendirent au tombeau de grand matin [avec quelques autres] en apportant les aromates qu’elles avaient préparés. 2 Elles découvrirent que la pierre avait été roulée de devant le tombeau. 3 Elles entrèrent, mais elles ne trouvèrent pas le corps du Seigneur Jésus. 4 Comme elles ne savaient que penser de cela, voici que deux hommes leur apparurent, habillés de vêtements resplendissants. 5 Saisies de frayeur, elles tenaient le visage baissé vers le sol. Les hommes leur dirent: «Pourquoi cherchez vous parmi les morts celui qui est vivant? 6 Il n’est pas ici, mais il est ressuscité. Souvenez-vous de ce qu’il vous a dit, lorsqu’il était encore en Galilée: 7 ‘Il faut que le Fils de l’homme soit livré entre les mains des pécheurs, qu’il soit crucifié et qu’il ressuscite le troisième jour.’» (Luc 24:1,7)

et plus loin :

50 Il les conduisit jusque vers Béthanie, puis il leva les mains et les bénit. 51 Pendant qu’il les bénissait, il les quitta et fut enlevé au ciel. (Luc 24:50,51)

Finissons par l’évangile de Jean, qui raconte une histoire un peu plus complexe même si la trame reste identique. Marie de Magdala (seule cette fois) va au tombeau, constate qu’il est ouvert mais n’ose pas y entrer. Elle retourne chercher Pierre et « un autre disciple » :

20 Le dimanche, Marie de Magdala se rendit au tombeau de bon matin, alors qu’il faisait encore sombre, et elle vit que la pierre avait été enlevée [de l’entrée] du tombeau. 2 Elle courut trouver Simon Pierre et l’autre disciple que Jésus aimait et leur dit: «Ils ont enlevé le Seigneur du tombeau et nous ne savons pas où ils l’ont mis.» 3 Pierre et l’autre disciple sortirent donc et allèrent au tombeau. 4 Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau. 5 Il se pencha et vit les bandelettes posées par terre, cependant il n’entra pas. 6 Simon Pierre, qui le suivait, arriva et entra dans le tombeau. Il vit les bandelettes posées par terre; 7 le linge qu’on avait mis sur la tête de Jésus n’était pas avec les bandes, mais enroulé dans un endroit à part. 8 Alors l’autre disciple, qui était arrivé le premier au tombeau, entra aussi, il vit et il crut. (Jean 20:1,8)

 Jésus apparait alors spécifiquement à Marie de Magdala et lui annonce son ascension prochaine au ciel :

17 Jésus lui dit: «Ne me retiens pas, car je ne suis pas encore monté vers mon Père, mais va trouver mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu.» (Jean 20:17)

Il retrouve ensuite ses disciples en Galilée (avec le fameux passage de Thomas qui doit mettre le doigt dans les plaies pour croire au retour de son maitre) et on ne sait pas ce qu’il advient par la suite.

La dernière mention provient des Actes des Apôtres. Ce livre aurait été écrit par Luc et constitue la « suite » de son évangile en se focalisant sur les débuts des premiers « chrétiens » et plus particulièrement le destin de Pierre et Paul. Luc nous rappelle l’ascension de Jésus au ciel 40 jours après sa résurrection :

9 Après avoir dit cela, il s’éleva dans les airs pendant qu’ils le regardaient et une nuée le cacha à leurs yeux. 10 Et comme ils avaient les regards fixés vers le ciel pendant qu’il s’en allait, deux hommes habillés de blanc leur apparurent 11 et dirent: «Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous à regarder le ciel? Ce Jésus qui a été enlevé au ciel du milieu de vous reviendra de la même manière que vous l’avez vu aller au ciel.» (Actes 1:9,11)

La disparition du corps de Jésus 3 jours après sa mort sur la Croix est LE point d’achoppement entre athées et croyants. Pour les croyants, Jésus est ressuscité et monté ensuite au Ciel et donc, « par définition », le corps de Jésus est inaccessible et le restera à jamais (en dehors d’un hypothétique retour sur terre à la fin des temps). La Résurrection est le fondement même de la Chrétienté.

Pour expliquer la disparition du corps, les athées ont quant à eux plusieurs hypothèses :

  • Jésus n’aurait pas existé et le contenu des évangiles est une fable : le sujet de cet article est justement d’infirmer ou confirmer cette hypothèse ;
  • Jésus a survécu au supplice de la Croix : nous détaillerons cette hypothèse lorsque nous parlerons de la tombe de Jésus dans la deuxième partie de cet article ;
  • les autorités juives ou romaines ont fait disparaitre le corps pour éviter qu’un culte ne se développe ;
  • Les partisans de Jésus ont volé son corps pour faire croire à sa résurrection. C’est d’ailleurs une accusation récurrente dont on trouve trace dès l’évangile de Matthieu, accusation qui poursuit encore les Chrétiens de nos jours :

11 Pendant qu’elles étaient en chemin, quelques hommes de la garde entrèrent dans la ville et annoncèrent aux chefs des prêtres tout ce qui était arrivé. 12 Après s’être réunis avec les anciens pour tenir conseil, ceux-ci donnèrent une forte somme d’argent aux soldats 13 avec cette consigne: «Dites que ses disciples sont venus de nuit voler le corps pendant que vous dormiez. 14 Et si le gouverneur l’apprend, nous l’apaiserons et nous ferons en sorte que vous n’ayez pas d’ennuis.» 15 Les soldats prirent l’argent et se conformèrent aux instructions reçues. Et ce récit des événements s’est propagé parmi les Juifs jusqu’à aujourd’hui. (Matthieu 28:11,15)

Une chose est certaine : le corps de Jésus n’a pas été retrouvé de nos jours (sauf par Dan Brown dans le Code de Vinci, mais nous sommes sur un blog sérieux).

Est-ce surprenant pour autant ? N’oublions pas que des milliards d’humains nous ont précédé (plus de 100 milliards d’après cet article) et il reste finalement très peu de traces de toutes ces personnes. A titre personnel, pouvez-vous encore vous recueillir sur la tombe de vos arrière-grands-parents ? Pourtant, vous êtes la preuve vivante qu’ils ont bien existé. 🙂

Il peut paraitre normal que le corps d’un quidam disparaisse mais ce n’est guère différent pour les grands personnages historiques. Seuls les corps d’une poignée d’entre eux reste « accessible » de nos jours : la momie de Ramsès II (mort il y a 3.300 ans) au musée du Caire, le corps de Napoléon aux Invalides, la momie/corps de Lénine au Kremlin…

Dans l’histoire, il arrive aussi que le corps d’un personnage historique soit conservé durant des siècles puis disparaisse subitement lors d’un soubresaut de l’histoire. Deux exemples parmi d’autres : Alexandre le Grand et les Rois de France.

Des auteurs romains mentionnent la présence du corps d’Alexandre le Grand dans un mausolée à Alexandrie au moins jusqu’en 215 après Jésus-Christ, soit près de 6 siècles après sa mort (– 323). L’empereur romain Caracalla aurait volé la tunique, la bague et la ceinture du corps embaumé. Depuis on a perdu la trace du mausolée et du corps mais l’espoir demeure de les retrouver un jour à l’occasion de fouilles à Alexandrie.

Les corps des Rois de France ont été conservés en la Basilique de Saint-Denis jusqu’à la Révolution Française avant d’être détruits en 1793 et 1794.

En synthèse, le corps de Jésus a disparu au bout de 3 jours et il est peu probable qu’il fût retrouvé un jour mais l’absence de corps n’est en aucun cas une preuve de non-historicité : la survivance d’un corps – même d’une personne célèbre – reste exceptionnelle.

I.2 – Les reliques

Le mot « relique » vient du latin « reliquiae » qui signifie « restes ». Les reliques sont des parties du corps ou des objets qui auraient appartenu à une personne sainte.

Le culte des reliques n’est pas spécifique à la Chrétienté (l’Islam et le Bouddhisme n’y échappent pas) mais celle-ci l’a particulièrement développé : pas une église catholique n’échappe à son reliquaire contenant les restes improbables d’un saint tout aussi improbable : un doigt, une calotte crânienne, un tibia… En 1912, Pierre Saintyves (dans son livre « Les reliques et les images légendaires ») référençait « les deux têtes (déclarées authentiques par le Vatican), et les 32 doigts de saint Pierre, les 12 têtes et 60 doigts de saint Jean, les 15 bras de saint Jacques, les 30 corps de saint George, les 8 bras de saint Blaise, 11 jambes de saint Matthieu, 14 saints prépuces et de nombreux morceaux du cordon ombilical de Jésus-Christ » (merci Wikipédia pour la citation).

La vénération des reliques date des premiers temps de la Chrétienté mais a « explosé » au Moyen-âge dans le sillage des peurs du changement de millénaire et des premières croisades. Une véritable commerce s’est alors développé, commerce officiellement réprouvé par l’Eglise (dès le deuxième concile du Latran en 1139) mais toléré dans les faits. L’auteur Ken Follet décrit parfaitement le phénomène des reliques dans son (excellent) roman « Les Piliers de la Terre » et (moins bon) roman « Un monde sans Fin » : relique dans ma ville = visiteurs = argent. Rien ne change en notre bas monde…

Je vais classer les reliques de Jésus en 2 catégories :

  • Les restes physiques du corps de Jésus,
  • Les objets ayant été en contact avec Jésus.

Pour chacune des reliques, nous nous poserons la question de sa crédibilité en la passant au crible de 4 critères :

  • critère religieux : si la relique n’est pas reconnue par l’Eglise, nous pouvons dire que « la messe est dite », la relique est un faux. Mais il est très rare que l’Eglise se positionne clairement sur le sujet ;
  • critère scientifique : des méthodes de datation comme le Carbone 14 permettent à minima de s’assurer que la relique est bien contemporaine de Jésus mais ne peuvent pas trancher sur sa « paternité » (Jésus lui-même ou simple quidam contemporain de Jésus) ;
  • critère de crédibilité historique : la conservation de la relique est-elle compatible avec les us et coutumes de l’époque. Par exemple, les Romains brulaient les corps de leurs morts donc retrouver le corps de César est exclu ;
  • critère de traçabilité historique : une relique qui apparait soudainement (évitons le terme « miraculeusement ») dans l’histoire est d’autant plus suspecte que sa date d’apparition est éloignée des faits historiques.

I.2.1 – Les restes physiques du corps

Dès l’Ancien Testament, les ossements d’un saint sont reconnus comme ayant des vertus magiques. Prenons l’exemple du prophète Elisée :

20 Elisée mourut et on l’enterra. L’année suivante, des troupes de Moabites pénétrèrent dans le pays. 21 On était en train d’enterrer un homme quand on aperçut une de ces troupes, et on jeta l’homme dans le tombeau d’Elisée. En touchant les ossements d’Elisée, l’homme reprit vie et se leva sur ses pieds. (2Rois 13:20,21)

Même si nous avons vu précédemment que le corps de Jésus n’avait pas été retrouvé et – par définition « chrétienne » ne devrait jamais l’être – il existe tout de même quelques reliques liées au corps de Jésus.

Le Saint Ombilic (ou Saint Nombril)

Ce serait la relique du cordon ombilical de Jésus de Nazareth. Historiquement, on retrouve la trace :

  • d’un ombilic entier à Clermont(-Ferrand),
  • de morceaux à Rome (Saint-Jean-de-Latran), Constantinople (maintenant Istanbul) et Châlons-en-Champagne (autrefois Châlons-sur-Marne).

Dans ce dernier cas, la hiérarchie catholique a été (pour une fois) courageuse et l’évêque local ordonna en 1707, après enquête, sa destruction. Aujourd’hui le reliquaire (vide) peut être vu au Musée de Cluny (remarquable musée par ailleurs qui échappe un peu aux foules parisiennes).

Aucun doute sur la non-historicité de cette relique :

  • Aucune analyse scientifique n’a été effectuée ;
  • La crédibilité historique est nulle : les juifs de l’époque ne conservaient pas l’ombilic ;
  • la relique apparait à partir de l’an 800 si on en croit la tradition qui s’attache à l’exemplaire de Châlons-en-Champagne ;
  • Le morceau de Châlons-sur-Marne a été rejeté par l’Eglise elle-même.

Quelques liens pour creuser le sujet :

Le Saint Prépuce

Rappelons que Jésus était juif et a donc été circoncis le 8ème jour après sa naissance (cérémonie de la Brit-Milah) au Temple de Jérusalem comme nous le raconte Luc (il est d’ailleurs le seul des 4 évangélistes) :

21 Huit jours plus tard, ce fut le moment de circoncire l’enfant; on lui donna le nom de Jésus, nom que l’ange avait indiqué avant sa conception. (Luc 2:21)

Encore plus fort que le Saint Ombilic, il fut référencé 14 Saint-Prépuces au sein de la Chrétienté ! De nos jours, nous pouvons encore trouver deux d’entre eux en France à Conques dans l’Aveyron et à Vebret dans le Cantal. Un autre aurait été retrouvé il y a quelques années dans un coffre à proximité du Mont des Oliviers.

Là-encore, aucune preuve scientifique, aucune traçabilité historique (les premières traces d’un Saint – Prépuce datent de l’an 800 quand Charlemagne en offre un au Pape Léon XIII) et une invraisemblance historique manifeste : les Juifs de l’époque enterr(ai)ent le prépuce après circoncision.

Quelques liens pour creuser le sujet :

Les Saintes Dents

La plupart des mères conservent « religieusement » les dents de lait de leurs enfants (quand elles ne sont pas enlevées par la petite souris, bien sûr). Pourquoi la Vierge Marie ne l’aurait-elle pas fait ? En plus les dents ont l’avantage d’être la partie du corps humain qui se conserve le mieux au fil des siècles (et même des millénaires puisque c’est la partie du corps des hommes préhistoriques que nous retrouvons le plus souvent).

Plusieurs Saintes Dents (là c’est moins choquant que les multiples ombilics ou prépuces) auraient été vénérées à Soissons, Versailles, Vincennes, Noyon… Notons que le Christianisme n’est pas seul à vénérer des reliques de dents : les Dents de Mahomet et celles de Bouddha sont elles-aussi vénérées de nos jours.

Là-encore, aucune crédibilité dans la conservation de ces reliques.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Saintes_Dents

Les Saintes Larmes

Jésus aurait versé des larmes à deux occasions : larmes de peine lors de la mort de Lazare (quel personnage passionnant des évangiles !) et larmes de douleur lors de sa crucifixion.

Des Saintes Larmes sont apparues un peu partout en Europe au Moyen-Age. La Sainte-Larme de Vendôme était très célèbre, a donné lieu à des controverses sur son authenticité au XVIIIème siècle pour finalement disparaitre à la Révolution.

Détail cocasse : une Sainte Larme conservé à Amiens a disparu suite à la maladresse d’un sacristain entre 1920 et 1930. Seul subsiste le reliquaire.

Il en subsiste encore une à Chemillé dans le Maine-et-Loire.

Vous connaissez ma réponse sur l’authenticité de cette relique…

Quelques liens :

Notons enfin qu’une pierre sur laquelle Jésus aurait versé une larme (un morceau de la pierre tombale de Lazare) est conservée à Allouagnes dans le Pas-de-Calais.

Le Saint Sang

En parlant du Saint Sang, nous ouvrons la porte à la légende du Saint Graal, la coupe dans laquelle Joseph d’Arimathie aurait recueilli le sang de Jésus en train de mourir sur la Croix. Nous y reviendrons plus loin.

Toujours la même histoire : au Moyen-Age, du Saint-sang apparait soit miraculeusement, soit est ramené des croisades, soit (un peu d’originalité) voyage sur le tronc d’un figuier qui échoue sur les plages de Fécamp (légende proche du corps de St-Jacques échouant à St-Jacques-de-Compostelle).

De nos jours, on peut trouver :

  • Une ampoule du Saint-Sang à l’église abbatiale de l’abbaye de la Trinité de Fécamp en Normandie ;
  • Une ampoule de sang mélangé à de la terre à la basilique du Saint-Sang à Bruges en Belgique (ville magnifique). Par curiosité et par hasard, j’ai eu l’occasion de voir cette ampoule à l’occasion de la procession de l’Ascension (inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’humanité). Je ne suis pas allé jusqu’à l’embrasser comme le faisaient les pèlerins ;
  • Des gouttes de Saint-Sang :
    • à la Basilique Saint-Jacques à Neuvy-Saint-Sépulchre dans l’Indre,
    • à l’église Saint-Jacques de Rothenburg ob der Tauber en Allemagne (ville médiévale fantastique).

Authenticité de ces reliques : nulle.

Quelques liens :

Empreintes des pieds

Une trace de pied de Jésus enfant lors de la fuite en Egypte serait présente à Sakha dans l’église de la Vierge. Comme elle est quasi-inconnue, je la cite juste parce que je l’ai trouvée au hasard de mes recherches.

L’église de l’Ascension sur le Mont des Oliviers à côté de Jérusalem contiendrait quant à elle une pierre portant l’empreinte du pied de Jésus lors de son Ascension (cf. citation Actes 1:9,11 plus haut). Cette église est devenue une mosquée lors la conquête de Jérusalem par Saladin en 1187. C’est la seule mosquée au monde où un culte chrétien est autorisé, lors de l’Ascension. La tradition rapporte que lorsque le premier édifice y fut construit en 376, il fut impossible de paver le sol au-dessus de l’empreinte ni de couvrir le monument d’une toiture.

Dans les 2 cas, difficile de reconnaître un pied à moins d’un grand effort d’imagination. Même si la tradition concernant l’église de l’Ascension est très ancienne, elle n’apporte que peu à notre discussion.

L’église « Santa Maria in Palmis » ou « Domine Quo Vadis » est érigée (depuis le IXème siècle) à l’endroit où Pierre, fuyant Rome pour échapper aux persécutions de Néron, rencontra Jésus. Il lui aurait demandé « Domine Quo Vadis ? » (« où vas-tu, Maître ? »). Jésus lui aurait alors répondu « Venio Romam iterum crucifigi » (« Je vais à Rome me faire crucifier de nouveau »). Sur ce, Pierre fit demi-tour et finit crucifié (la tête en bas) à la place de Jésus. Cet épisode (issue de l’apocryphe « Actes de Pierre ») a été rendu célèbre dans le film « Quo Vadis », tiré du livre éponyme de l’écrivain polonais Henryk Sienkiewicz qui lui valut de recevoir le prix Nobel de littérature en 1905.

Il suffit de regarder une photo de l’ « empreinte » pour se faire une idée de son authenticité. 🙂

I.2.2 – Les objets ayant appartenu ou été en contact avec Jésus

Dès les évangiles, les objets en contact avec Jésus sont réputées avoir un pouvoir de guérison. Par exemple :

20 C’est alors qu’une femme qui souffrait d’hémorragies depuis 12 ans s’approcha par-derrière et toucha le bord de son vêtement, 21 car elle se disait: «Si je peux seulement toucher son vêtement, je serai guérie.» 22 Jésus se retourna et dit en la voyant: «Prends courage, ma fille, ta foi t’a sauvée.» Et cette femme fut guérie dès ce moment. (Matthieu 9:20,22)

Le même passage est cité quasi mot pour mot dans Marc 5:25,34 et Luc 8:43,48.

Passons rapidement sur certaines reliques qui ont toutes en commun une authenticité douteuse (tradition remontant au mieux en 330, aucune analyse scientifique et pas de reconnaissance officielle de l’Eglise). Je m’appuie notamment sur une liste établie en 1821 par Jacques-Albin-Simon Collin de Plancy dans son livre « Dictionnaire critique des reliques et des images miraculeuses ». Combien d’entre elles subsistent encore de nos jours, je renonce à le vérifier.

Nous avons donc :

  • L’auge ou la crèche de Jésus que l’on trouve (entière) dans l’église de la Sainte-Nativité à Bethléem mais aussi en morceaux à la basilique Sainte-Marie-Majeure de Rome. D’autres morceaux existaient aussi à Toulon, Troyes, Nuremberg et Madrid ;
  • Des fragments du Saint Berceau à la basilique Sainte-Marie-Majeure de Rome (bien qu’aucun évangile – canonique ou apocryphe – ne fît état d’un berceau) ;
  • Le Saint Foin qui tapissait le berceau de Jésus en Lorraine ;
  • Les Saints Langes à Dubrovnik en Croatie et que l’on montrait aussi à Rome, à Paris dans la Sainte Chapelle, à Saint-Denis, à Chartres, à Ancône en Italie et San-Salvador en Espagne ;
  • Les Présents des Rois mages au mont Athos en Grèce ;
  • Le Couteau de la circoncision conservé à l’église Sainte-Corneille de Compiègne en France (qui serait en fait vebu de Namur en Belgique selon un abbé du XIXème siècle) ;
  • La Pierre de la Circoncision conservée à Rome dans l’église St-Jacques in Borgo sur laquelle le talon de Jésus aurait laissé une trace ;
  • Les Sandales du Christ dans la basilique de Prüm en Allemagne ;
  • Les 13 cruches de Noces de Cana (rappelons que l’évangile de Jean nous parle de « 6 jarres de pierre ») en France, Belgique, Allemagne, Italie et Espagne. Aucune de ces jarres n’avait la même forme, ni la même contenance. Les moines d’Orléans étaient les champions toutes catégories puisqu’ils servaient même du vin de Cana ! (moyennant finances il va sans dire) ;
  • Les restes des 5 pains partagés par Jésus que l’on trouvait en Italie ;
  • Le bâton de Jésus à la cathédrale de Dublin ;
  • Une grille sur laquelle il s’était appuyé à Rome ;
  • Un mouchoir de Jésus à Rome ;
  • une coiffe à la cathédrale Saint Étienne de Cahors ;
  • Le corps de l’ânesse sur laquelle Jésus fit son entrée à Jérusalem vénérée en Italie ;
  • La branche de palmier qu’il tenait que l’on pouvait trouver en Espagne ;
  • La table de la Cène entière à Rome mais avec des morceaux dispersés en France, Allemagne et Espagne ;
  • La Sainte-Touaille, nappe qui recouvrait la table de la Cène, à la Sainte-Chapelle de Paris, à Cologne et Moscou ;
  • Un tabouret sur lequel s’était assis Jésus lors de la Cène à Rome ;
  • Le plat dans lequel fut servi l’agneau pascal à Rome, Gênes, Arles, Tolède et Novgorod ;
  • Le couteau ayant servi à découper l’agneau pascal à Trèves ;
  • Un couteau utilisé pour trancher le pain dans le campanile de Saint-Marc à Venise ;
  • Le Saint Calice, la coupe utilisée pour le partage du vin lors de la Cène que l’on trouve à Valence en Espagne et Gênes en Italie. Cette coupe aurait aussi été utilisée pour recueillir le sang de Jésus sur la Croix, devenant ainsi le Saint-Graal (dont les évangiles ne nous disent rien) ;
  • Le Saint-Escalier (« Scala Santa ») à partir duquel Ponce Pilate se serait adressé à la foule à la basilique Saint-Jean-de-Latran à Rome ;
  • La Colonne de la Flagellation à la basilique Sainte-Praxède à Rome ;
  • La Sainte-Eponge dans la Basilique Sainte-Croix-de-Jérusalem ;
  • La Sainte Lance qui perça le flanc de Jésus lors de sa crucifixion et que l’on retrouve à la Sainte-Chapelle à Paris, à la cathédrale de Wawel en Pologne, à Izmir en Turquie et en Arménie ;
  • La Vraie Croix que l’on retrouve dispersée partout dans la Chrétienté. Un auteur (dont j’ai malheureusement perdu le nom) indiquait qu’en mettant bout à bout tous les fragments de la Vraie Croix il serait sans doute possible de rebâtir l’Arche de Noë (boutade un peu exagérée) ;
  • Les clous par lesquels Jésus fut crucifié, parmi eux le Saint Mors de Carpentras forgé à partir d’un de ces clous ou encore le Saint Clou de la Cathédrale de Toul ;
  • Le flagellum avec lequel les Romains ont fouetté le Christ à l’abbaye de Saint-Benoit près de Subiaco en Italie ;
  • La Sainte Couronne (couronne d’épines) toujours conservée au Trésor de la cathédrale Notre-Dame de Paris ;
  • La Sainte Face, linge utilisé par sainte Véronique pour essuyer le visage du Christ au cours de sa montée au Calvaire ;
  • Le Voile de Manoppello qui representerait le visage de Jésus lors de sa crucifixion ;
  • Le Voile de Véronique, cousine de Jean-Baptiste qui aurait essuyé avec son voile le visage de Jésus lors du Chemin de croix. Une image de sa face s’y serait imprimée. Le Voile de Veronique est présent à Rome, à Milan et à Jaén en Espagne.

L’imagination et le mercantilisme de certains religieux de l’époque étaient quasiment sans limites… Heureusement, nous avons échappé à la Sainte-Urine … mais pas au Saint-Air par un religieux du XIXème siècle.

Tout ceci prête à sourire mais n’oublions pas les milliers de pauvres gens qui ont été dupés au fil des siècles par des religieux sans scrupules. Le célèbre roi Saint-Louis lui-même a dilapidé plus que le budget annuel de la France pour acquérir une collection de reliques (dont la Sainte-Couronne) et bâtir la Sainte-Chapelle pour les héberger. Remarquons que ses successeurs ont vendu des morceaux de ces reliques pour renflouer le trésor royal avant que les révolutionnaires n’en détruisent la plupart.

Passons maintenant aux rares reliques ayant fait l’objet d’études scientifiques.

Le « Titulus Crucis »

Le Titulus est le morceau de bois sur lequel les Romains auraient écrit en grec, latin et hébreu le motif de la condamnation de Jésus tel que décrit dans l’Evangile de Jean :

19 Pilate rédigea aussi un écriteau qu’il plaça sur la croix; il y était écrit: «Jésus de Nazareth, le roi des Juifs.» 20 Beaucoup de Juifs lurent cette inscription parce que l’endroit où Jésus fut crucifié était près de la ville. Elle était écrite en hébreu, en grec et en latin. 21 Les chefs des prêtres des Juifs dirent à Pilate: «N’écris pas: ‘Le roi des Juifs’, mais plutôt: ‘Cet homme a dit: Je suis le roi des Juifs.’» 22 Pilate répondit: «Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit.» (Jean 19:19,22)

C’est la fameuse inscription « INRI » que l’on retrouve sur toutes les représentations de la crucifixion, INRI étant l’abréviation du latin « Iesus Nazarenus Rex Iudaeorum » (la lettre J n’existe pas en latin) qui signifie « Jésus de Nazareth, Roi des Juifs ».

Le Titulus fut découvert par Hélène en même temps que la Vraie Croix et se trouve actuellement à la Basilique Sainte-Croix-de-Jérusalem de Rome. Il a fait l’objet a fait l’objet de deux expertises scientifiques :

  • Une expertise graphologique qui indique que le style d’écriture remonterait au premier siècle (ce qui ne prouve rien) ;
  • Une expertise au Carbone 14 qui indique que le bois remonte au XIème siècle.

La science est donc formelle : le titulus actuel un faux, au mieux une copie fidèle de l’original.

La Sainte Tunique du Christ

La Sainte-Tunique est l’habit porté par Jésus lors du Chemin de Croix et qui aurait été partagée aux dés par les soldats romains comme nous l’indique l’évangile de Jean :

23 Après avoir crucifié Jésus, les soldats prirent ses vêtements et en firent quatre parts, une pour chaque soldat. Ils prirent aussi sa tunique, qui était sans couture, d’une seule pièce depuis le haut jusqu’en bas. Ils se dirent entre eux: 24 «Ne la déchirons pas, mais tirons au sort pour savoir à qui elle sera.» C’est ainsi que s’accomplit cette parole de l’Ecriture: Ils se sont partagé mes vêtements et ils ont tiré au sort mon habit.[a] Voilà ce que firent les soldats. (Jean 19:23,24)

Problème classique, plusieurs tuniques sont attestées au cours de l’histoire :

  • 2 entières respectivement à Argenteuil (France) et Trèves (Allemagne),
  • des fragments à Abbeville, Londres, Venise, Aix-la-Chapelle, Bamberg, Brême, Moscou, Kiev, Constantinople…

La Tunique d’Argenteuil apparaît pour la première fois en 1156. En 2003, la sous-préfecture, la municipalité et l’évêché font effectuer une mesure au Carbone 14 qui démontre que la Tunique a été confectionnée entre les années 530 et 650, avec une probabilité de 95,4 %. Ces résultats ont d’ailleurs été rendus publics par l’évêché de Pontoise en décembre 2004.

La Tunique de Trêves n’a fait l’objet d’aucune étude scientifique mais apparaît mystérieusement en 1193 à l’occasion de travaux dans la cathédrale. Son authenticité a été contestée au XIXème siècle mais sans conclusion définitive.

Le Suaire d’Oviedo

C’est le morceau qui aurait recouvert la tête de Jésus de sa mort à sa mise au tombeau. C’est une toile de lin d’environ 85 × 52 centimètres conservée dans la cathédrale d’Oviedo en Espagne depuis 1113.

Du sang humain de groupe AB, aurait été découvert sur le linge. Une datation Carbone aurait estimé que le tissu datait du VIIème siècle environ.

Le Saint-Suaire de Turin

Voici le clou (sans mauvais jeu de mot) du sujet, la relique qui a donné (et donne encore) lieu au plus de controverses entre scientifiques et religieux : le Saint-Suaire de Turin.

Le suaire est la pièce de lin dans lequel Jésus aurait été mis au tombeau. Les 3 évangiles synoptiques sont quasi-identiques dans la description du suaire :

 46 Joseph acheta un drap de lin, descendit Jésus de la croix, l’enveloppa dans le drap de lin et le déposa dans un tombeau taillé dans la roche. Puis il roula une pierre à l’entrée du tombeau. (Marc 15:46)

59 Joseph prit le corps, l’enveloppa dans un drap de lin pur 60 et le déposa dans un tombeau neuf qu’il s’était fait creuser dans la roche. Puis il roula une grande pierre à l’entrée du tombeau et s’en alla. (Matthieu 27:59,60)

52 Il alla trouver Pilate et demanda le corps de Jésus. 53 Il le descendit de la croix, l’enveloppa dans un drap de lin et le déposa dans un tombeau taillé dans la roche, où personne n’avait encore été mis. (Luc 23:52,53)

Seul Jean se distingue en parlant de « bandelettes » :

38 Après cela, Joseph d’Arimathée, qui était disciple de Jésus, mais en secret par crainte des chefs juifs, demanda à Pilate la permission d’enlever le corps de Jésus. Pilate le lui permit. Il vint donc et enleva le corps de Jésus. 39 Nicodème, l’homme qui auparavant était allé trouver Jésus de nuit, vint aussi. Il apportait un mélange d’environ 30 kilos de myrrhe et d’aloès. 40 Ils prirent donc le corps de Jésus et l’enveloppèrent de bandelettes, avec les aromates, comme c’est la coutume d’ensevelir chez les Juifs. (Jean 19:38,40)

La présence de « bandelettes » au lieu d’un suaire pose un premier problème. Qui croire ? En l’occurrence l’écrivain de Jean nous semble peu renseigné sur les mœurs juives. Les « bandelettes » sont plutôt égyptiennes que juives. Admettons donc que Jésus ait été mis au tombeau dans un « drap de lin ».

Comme d’habitude (vous commencez à devenir experts en reliques), plusieurs suaires ont été identifiés en dehors de Turin :

  • à Besançon : il est détruit à la Révolution « avec le moule servant à renouveler l’empreinte chaque année » (procès-verbal de la Convention du 5 prairial an II, Moniteur de 1794, page 557) ;
  • à Compiègne : il est détruit en 1840 par « la maladresse d’une servante qui voulut lui rendre sa première blancheur le fit tomber en bouillie dans une cuve d’eau chaude » (les français ont décidément un problème avec les reliques : quand ils ne les détruisent pas volontairement, ils le font par maladresse) ;
  • à Aubazine en Corrèze (qui est démontré comme un faux en 1934).

Le suaire de Turin apparaît pour la première fois en 1357 à Lirey en Champagne. Après enquête, l’évêque de l’époque Pierre d’Arcis conclut que c’est un faux « habilement peint » dont l’artiste a été démasqué par son prédécesseur Henri de Poitiers « vers 1355 » et interdit son ostension. Cependant, en 1390, l’antipape Clément VII, qui est le neveu par alliance de la propriétaire du linceul, publie une bulle autorisant l’ostension de « l’image ou représentation du suaire du Seigneur conservée avec respect (ou vénération)». A l’occasion, Pierre d’Arcis est condamné au silence perpétuel.

Le suaire connaît ensuite une histoire mouvementée qui l’amène tout d’abord à Chambéry où il échappe de justesse à un incendie en 1532 (on en voit encore les traces) puis il s’installe « définitivement » à Turin. En 1898, le photographe local Secondo Pia fait la première photo du linceul et découvre la trace « imprimée » du corps de Jésus sur les négatifs.

Depuis scientifiques et croyants s’opposent :

  • les scientifiques effectuent en 1998 (sous contrôle de l’église) une datation au Carbone 14 qui confirme une origine située entre 1260 et 1390 avec une probabilité de 95 %, date qui est conforme aux traces historiques ;
  • les croyants/scientifiques émettent hypothèses sur hypothèses :
    • l’analyse est correcte mais le morceau a mal été choisi,
    • l’analyse est faussée par des phénomènes physiques (le feu de Chambéry en 1532 aurait « rechargé l’étoffe en C14 »)
    • la trace a été créée par le dégagement d’ammoniac du corps en décomposition en contact avec l’aloès servant à embaumer,
    • le corps de Jésus aurait émis des protons,
    • une faille sismique aurait fait la même chose…
  • les croyants obtus disent qu’il ne faut pas chercher à comprendre, que le pouvoir du Christ a très bien pu « rajeunir l’étoffe de son pouvoir magique » ;
  • je passe les hypothèses farfelues comme le linceul étant une photographie réalisée par Léonard de Vinci.

Il est vrai que les scientifiques d’aujourd’hui ne savent encore expliquer comment la trace a été faite et les croyants en profite pour conclure que si la science ne sait pas l’expliquer alors c’est la preuve que le suaire est d’origine divine. Suivant le même principe Dieu a construit les pyramides…

Pour finir, la position de l’Eglise a été récemment :

  • Jean-Paul II indique que « Comme il n’est pas une question de foi, l’Eglise n’a pas de compétence spécifique pour se prononcer sur ces questions. Elle confie aux scientifiques la tâche de continuer à enquêter, afin de trouver des réponses aux questions liées à cette relique, qui, selon la tradition, a enveloppé le corps de notre Rédempteur lorsqu’il fut descendu de la croix. L’Eglise demande instamment que le Suaire soit étudié sans positions pré-établies » 
  • Benoit XVI (le pape des exégètes :-)) indique que « Le Saint-Suaire est une Icône écrite avec le sang ; le sang d’un homme flagellé, couronné d’épines, crucifié et transpercé au côté droit. L’image imprimée sur le Saint-Suaire est celle d’un mort, mais le sang parle de sa vie. Chaque trace de sang parle d’amour et de vie. En particulier cette tâche abondante à proximité du flanc, faite de sang et d’eau ayant coulé avec abondance par une large blessure procurée par un coup de lance romaine, ce sang et cette eau parlent de vie. » (notez la prudence de Benoit XVI).

Discuter du suaire de Turin est un sujet sans fin, je ne veux donc pas m’y attarder. Mon avis personnel est que c’est un faux :

  • Pour des raisons historiques : les premières références datent du XIVème siècle, ce qui est conforme aux analyses Carbone 14 du tissu ;
  • Pour des raisons techniques :
    • mettez-vous un linge sur la tête, badigeonnez-le de peinture et regardez le résultat. Vous aurez une version déformée de votre visage et pas une version « portrait » comme celle du suaire ;
    • le suaire montre une image de face et une image de dos. Si on les superpose, on s’aperçoit que le corps de Jésus aurait eu l’épaisseur d’une tringle à rideau … ou d’une tringle d’ostension ;
  • Pour des raisons religieuses :
    • l’Eglise elle-même a toujours été très prudente sur l’authenticité du suaire;
    • les partisans du Saint-Suaire s’appuie sur la conformité avec la description des blessures de Jésus décrites dans l’Evangile de Jean (la mention d’une blessure au flanc due à la lance du soldat romain n’apparaît que dans cette évangile) mais oublient que l’évangile de Jean nous parle de bandelettes et pas de suaire. N’est-ce point incohérent ?

Pour aller plus loin :

I.3 – Conclusion de la Partie I

Le corps de Jésus est absent et aucune des reliques de Jésus n’est historiquement et scientifiquement crédible. Il n’existe donc aucun indice physique de l’existence historique de Jésus.

Historiquement, les reliques sont apparues en 3 vagues successives. La première vague date du premier empereur se revendiquant chrétien, Constantin. Sa mère Hélène (chrétienne de plus longue date que son fils) se rendit en pèlerinage à Jérusalem en 325-327 et y découvrit (y inventa comme on doit le dire, j’adore le terme :-)) les reliques de la Passion du Christ : la Vraie Croix, les clous de la Crucifixion et le Saint-Escalier. La deuxième vague date de Charlemagne qui – hasard – renforce le pouvoir du Pape en se faisant couronner empereur par ses mains. La troisième (et pour le moment la dernière vague) date des Xème et XIème siècle à l’occasion des croisades en Terre Sainte. Aucune relique n’a une traçabilité historique avant 325 et la traçabilité entre 325 et le Xème / XIème siècle est la plupart du temps du domaine de la légende plus que de l’histoire. Derrière les apparitions de reliques on trouve toujours des raisons politiques ou mercantiles.

Scientifiquement, la plupart des reliques n’ont jamais été expertisée, sans pour autant que l’on puisse accuser l’Eglise de mauvaise volonté. Disons que le sujet ne passionne pas les pouvoirs publics qui préfèrent dépenser l’argent public à d’autres effets. Les rares reliques qui ont été soumises à une analyse scientifique rigoureuse ont toutes été remises en cause.

Religieusement, l’Eglise elle-même ne reconnaît comme authentiques que peu de ces reliques. Pour l’Eglise, les reliques ne sont pas une question de Foi (cf. citation de Jean-Paul II ci-dessus) et ne semble pas vouloir prendre le risque d’entrer sur le terrain scientifique.

Nous pouvons donc conclure sans trop de risques à des « fakes » pour utiliser un mot moderne. Si les reliques ne nous apportent aucune preuve sur l’existence physique de Jésus, reconnaissons a contrario qu’elles ne nous disent rien contre.

Le débat athées / croyants sur les reliques est par ailleurs sans solution. Quand la science démontre qu’une relique n’est pas contemporaine de Jésus, le croyant (j’y ai été confronté) répond que le « pouvoir du Christ » peut très bien remettre en cause les lois de base de physique (la preuve : il est ressuscité). Quand la science ne sait pas répondre sur les mécanismes de fabrication d’une relique historiquement démontrée comme fausse, le croyant y voit une démonstration même de son origine divine.

Pour terminer sur l’amour des reliques qu’ont les catholiques et les orthodoxes (une des raisons pour lesquelles, si je n’étais pas athée, je serais sans doute protestant), je reprendrais la réflexion d’un érudit catholique du XIème siècle, Guibert de Nogent, qui remarquait fort justement :

« Quel besoin aurait le vrai croyant de la présence d’un tel reste matériel de Jésus, alors qu’il jouit de sa pleine et entière présence dans l’eucharistie ? »

Cet homme aurait mérité de devenir pape !

Quelques liens intéressants :

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La critique textuelle est-elle antireligieuse ?

La critique textuelle (pour être plus générale la méthode « historico-critique » dont elle n’est qu’une des composantes) est l’un des principaux outils de l’exégèse biblique. Son objectif est de retrouver ce qui serait la version originale d’un texte à partir des sources existantes, pour la plupart très éloignée (au sens du temps les séparant) de la version de départ.

Lorsque je parle avec des chrétiens pratiquants, je ressens souvent une gêne de leur part et très rapidement une mise en accusation : en commentant, en décortiquant les textes j’essayerais de les vider de leur substance ; en utilisant la logique pour les interpréter, j’essayerais de les ridiculiser.

De mon côté, je suis souvent étonné par le manque de connaissance qu’ont les chrétiens pratiquants de leurs propres livres et les rares cérémonies religieuses auxquelles j’ai assisté m’ont toujours sidéré par leur infantilité. Les participants me donnent l’impression d’y ânonner des mantras plutôt que de réfléchir et partager les valeurs des textes. Sans doute en est-il des prêtres comme des professeurs : certains vous communiquent leur passion, d’autres font simplement leur travail. Reconnaissons que mon expérience des cérémonies religieuses est trop faible pour que j’en fasse une généralité.

Dans cet article, je veux éviter le procès en sorcellerie visant la critique textuelle en montrant que celle-ci est reconnue et même recommandée par le Vatican.

Lorsque l’Eglise catholique veut établir un point de sa doctrine, le Pape « donne » (c’est le terme consacré) une Encyclique. Une Encyclique est une lettre adressée par le Pape aux dignitaires de l’Eglise ou, dans certains cas, à l’ensemble des fidèles. Cette lettre « circule », ce qui éclaire l’origine grecque du mot : κύκλος (kuklos) qui signifie « cercle ». Son but est de définir la position officielle de l’Église catholique sur un thème précis.

La position de l’Eglise catholique sur l’exégèse biblique a été exprimée principalement par deux encycliques :

  • Providentissimus Deus en 1893,
  • Divino Afflante Spiritu en 1943.

Providentissimus Deus – 1893

La Science est alors en pleine explosion, dans tous les domaines : Darwin publie sa théorie sur l’évolution, les astronomes décryptent les mystères de l’univers qui n’est jamais apparu aussi vaste, archéologues et géologues démontrent que la Terre et la vie sont beaucoup plus anciennes que ne le raconte la Bible. Le Pape Léon XIII constatant que le vaisseau « Bible » commence à prendre l’eau de toute part publie une Encyclique très défensive : « Providentissimus Deus ». Pour résumer son contenu : la Bible est infaillible et quand la science semble démontrer une erreur de la Bible, c’est soit dû à une erreur d’interprétation de la Bible, soit à une erreur de la science. S’en suivent moult recommandations sur la bonne manière de lire et commenter la Bible. La Vulgate est prédominante, le recours aux textes originaux largement prohibé… Cette Encyclique « tue » en quelque sorte la critique textuelle en indiquant clairement que :

… c’est, en effet, le devoir du commentateur d’indiquer, non pas ce que lui-même pense, mais ce que pensait l’auteur qu’il explique.

L’interprète catholique doit donc regarder comme un devoir très important et sacré d’expliquer dans le sens fixé les textes de l’Ecriture dont la signification a été indiquée authentiquement soit par les auteurs sacrés, que guidait l’inspiration de l’Esprit-Saint, comme cela a lieu dans beaucoup de passages du Nouveau Testament, soit par l’Eglise, assistée du même Saint-Esprit, et au moyen d’un jugement solennel, ou par son autorité universelle et ordinaire; il lui faut se convaincre que cette interprétation est la seule qu’on puisse approuver d’après les lois d’une saine herméneutique.

Sur les autres points, il devra suivre les analogies de la foi et prendre comme modèle la doctrine catholique telle qu’elle est indiquée par l’autorité de l’Eglise. En effet, c’est le même Dieu qui est l’auteur et des Livres sacrés, et de la doctrine dont l’Eglise a le dépôt. Il ne peut donc arriver, assurément, qu’une signification attribuée aux premiers et différant en quoi que ce soit de la seconde, provienne d’une légitime interprétation.

Divino Afflante Spiritu – 1943

Cinquante plus tard, le 30 Septembre 1943, le Pape Pie XII publie une nouvelle Encyclique : « Divino Afflante Spiritu ». Nous pouvons nous étonner que le Pape Pie XII, en pleine Seconde Guerre Mondiale, trouve le temps de se concentrer sur l’exégèse biblique. Les Encycliques ayant pour la plupart l’objectif d’établir un point de doctrine, elles ne sont pas toujours en lien direct avec l’actualité, aussi lourde soit-elle. Certes, il eût été sans doute préférable qu’il consacrât une part plus importante de son énergie en une claire condamnation du nazisme mais ceci est un autre débat…

Que nous dit cette Encyclique ? J’en reprends les principaux points :

  • ses prédécesseurs avaient tous entièrement raison et l’inspiration divine des textes biblique est réaffirmée (le contraire eût été étonnant),
  • la Vulgate reste la Bible de référence mais l’exégète est encouragé à recourir au texte original,
  • la critique textuelle est clairement réhabilitée :

Cet art de la critique textuelle, qu’on emploie avec beaucoup de succès et de fruit dans l’édition des textes profanes, doit servir aujourd’hui, à plus forte raison en vérité, pour les Livres Saints, à cause du respect qui est dû à la parole divine. Le but de cet art est, en effet, de restituer le texte sacré, autant qu’il se peut, avec la plus grande perfection, en le purifiant des altérations dues aux insuffisances des copistes et en le délivrant, dans la mesure du possible, des gloses et des lacunes, des inversions de mots et des répétitions, ainsi que des fautes de tout genre qui ont coutume de se glisser dans tous les écrits transmis à travers plusieurs siècles.

D’aucuns, il est vrai, ont employé la critique, il y a quelques dizaines d’années, d’une façon tout arbitraire, et souvent de telle sorte qu’on aurait pu dire qu’ils agissaient ainsi afin d’introduire dans le texte sacré leurs opinions préconçues ; mais aujourd’hui, il est à peine besoin de le remarquer, la critique possède des lois si stables et si assurées qu’elle est devenue un instrument de choix pour éditer la parole divine avec plus de pureté et d’exactitude, tout abus pouvant être facilement dépisté. Il n’est pas nécessaire de rappeler ici – car c’est trop évident et trop connu de tous ceux qui s’adonnent à l’étude de l’Ecriture Sainte – combien l’Eglise depuis les premiers siècles jusqu’à nos jours a eu en honneur ces travaux de l’art critique.

Pour être 100% honnête, je dois d’ajouter que le Pape Pie XII recommande d’utiliser la critique textuelle en complément de la Foi…

Interprétation de la Bible dans l’Eglise

Je voudrais finir cet article par le plus récent document produit par le Vatican concernant l’exégèse biblique.

Ce document a été produit en 1993 par la Commission Biblique Pontificale présidée par le cardinal Joseph Ratzinger (qui allait devenir le Pape Benoit XVI), à l’occasion de la commémoration du centenaire de l’Encyclique  « Providentissimus Deus » et du cinquantenaire de « Divino afflante Spiritu ». J’en cite quasi-intégralement la conclusion :

l’exégèse biblique remplit, dans l’Église et dans le monde, une tâche indispensable. Vouloir se passer d’elle pour comprendre la Bible relèverait de l’illusion et manifesterait un manque de respect pour l’Écriture inspirée.

Prétendant réduire les exégètes au rôle de traducteurs (ou ignorant que traduire la Bible est déjà faire oeuvre d’exégèse) et refusant de les suivre plus loin dans leurs études, les fondamentalistes ne se rendent pas compte que, par un très louable souci d’entière fidélité à la Parole de Dieu, ils s’engagent en réalité dans des voies qui les éloignent du sens exact des textes bibliques ainsi que de la pleine acceptation des conséquences de l’Incarnation. La Parole éternelle s’est incarnée à une époque précise de l’histoire, dans un environnement social et culturel bien déterminé. Qui désire l’entendre, doit humblement la chercher là où elle s’est rendue perceptible, en acceptant l’aide nécessaire du savoir humain. Pour parler aux hommes et aux femmes, dès l’époque de l’Ancien Testament, Dieu a exploité toutes les possibilités du langage humain, mais en même temps, il a dû aussi soumettre sa parole à tous les conditionnements de ce langage. Le respect véritable pour l’Écriture inspirée exige que soient accomplis tous les efforts nécessaires pour qu’on puisse bien saisir son sens. Il n’est pas possible, assurément, que chaque chrétien fasse personnellement les recherches de tous genres qui permettent de mieux comprendre les textes bibliques. Cette tâche est confiée aux exégètes, responsables, en ce secteur, du bien de tous.

Une seconde conclusion est que la nature même des textes bibliques exige que, pour les interpréter, on continue à employer la méthode historico-critique, au moins dans ses opérations principales. La Bible, en effet, ne se présente pas comme une révélation directe de vérités intemporelles, mais bien comme l’attestation écrite d’une série d’interventions par lesquelles Dieu se révèle dans l’histoire humaine. A la différence de doctrines sacrées d’autres religions, le message biblique est solidement enraciné dans l’histoire. Il s’ensuit que les écrits bibliques ne peuvent être correctement compris sans un examen de leur conditionnement historique. Les recherches « diachroniques »seront toujours indispensables à l’exégèse.

Conclusion

Donc, amis chrétiens (au moins catholiques), la critique textuelle n’a rien de « honteux » puisque certifiée et validée par le Vatican. 🙂

Références

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Jean 7:53-8:11 – Jésus et la femme adultère

Ce premier article d’exégèse est consacré à l’un de mes passages préférés du Nouveau Testament : l’épisode de Jésus et de la femme adultère. L’article est long mais permet de survoler la plupart des thèmes que je détaillerai ultérieurement dans ce blog. Si vous n’y résistez pas, inutile de revenir et choisissez un sujet moins intellectuel 😉

Je fais plusieurs renvois à Wikipédia. Même si Wikipédia n’est pas toujours parfaitement rigoureux, la majorité des contributions y est d’excellente facture. Pas de honte à y faire référence, j’assume !

Le titre

Toute citation d’un texte biblique est précédée d’une référence (dans ce cas précis : Jean 7:53-8:11). Cette référence respecte une nomenclature commune à toutes les Bibles et qui est donc utilisée dans tous les livres d’exégèse.

Comment fonctionne cette nomenclature ?

La Bible est constituée de deux parties : l’Ancien Testament et le Nouveau Testament, eux-mêmes subdivisés en plusieurs livres.

L’Ancien Testament contient principalement :

  • les 5 livres du « Pentateuque » (du préfixe « Penta », cinq en grec) : la Genèse, l’Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome;
  • quelques autres livres (les Juges, les Psaumes, les Prophètes…) que je ne détaillerai pas pour le moment.

L’Ancien Testament est commun aux religions juive et chrétienne, le Pentateuque n’étant autre que la Torah des Juifs. Les plus anciens textes dateraient du VIII ème siècle avant J.C.

Le Nouveau Testament est quant à lui spécifiquement chrétien. Il contient principalement :

  • les quatre évangiles (Matthieu, Marc, Luc et Jean) et les Actes des Apôtres,
  • diverses épîtres (mot synonyme de « lettres ») dont les plus connues sont celles de Paul,
  • l’Apocalypse de Jean.

Les plus anciens textes du Nouveau Testament (les épîtres de Paul) dateraient quant à eux de quelques années après la mort de Jésus.

A noter que les Bibles catholiques, protestantes ou orthodoxes ne contiennent pas exactement la même liste de livres. Il n’y a donc pas une Bible mais plusieurs Bibles suivant les confessions mais je laisse ces subtilités pour un prochain article.

Par convention depuis le Moyen-Âge, les différents livres de la Bible sont divisés en chapitres, eux-mêmes subdivisés en versets, petits paragraphes numérotés de quelques mots. Le regroupement de plusieurs versets formant un ensemble cohérent s’appelle en exégèse une péricope, terme provenant du grec περικοπή (« pericopi », qui signifie découpage). Pour être complet, chaque texte de la Bible a une abréviation normalisée, par exemple « Gn » pour la Genèse. Cette abréviation peut varier en fonction des langues. Ainsi, « Jn » est l’abréviation francophone pour l’Evangile de Jean alors que c’est « Jo » (John) pour les anglophones.

L’extrait étudié dans cet article est la péricope dit de « la Femme adultère » (en latin, la « Pericope Adulterae » ou « Pericope de Adultera » pour faire sérieux) et se trouve donc, suivant la nomenclature, dans l’Evangile de Jean, entre le verset 53 du chapitre 7 et le verset 11 du chapitre 8 (les 2 versets étant inclus).

Les éditions de la Bible

La langue majoritairement parlée en Palestine à l’époque de Jésus n’était ni le latin (la langue de l’occupant romain), ni le grec (la langue du précédent envahisseur, à savoir les armées d’Alexandre le Grand), ni l’hébreu (la langue religieuse) mais l’araméen. Les historiens pensent que les actes et paroles de Jésus ont tout d’abord été transmis oralement en araméen avant d’être couchés par écrit en grec. D’ailleurs, certains mots araméens subsistent dans le texte grec (et dans les traductions ultérieures). L’exemple le plus connu est le nom de la colline où Jésus aurait été crucifié (je mets un conditionnel pour le lieu, pas pour mettre en doute la crucifixion de Jésus) : le Golgotha. C’est un terme araméen qui signifie « lieu du crâne ». En effet, le crâne d’Adam est censé y reposer. C’est d’ailleurs pour cela que nombreuses peintures religieuses de la crucifixion représentent un crâne au pied de la Croix. Autre exemple : les 2 derniers mots du Nouveau Testament sont « Marana Tha« , transcription littérale en grec d’une expression araméenne signifiant « Viens Seigneur ». La plupart des Bibles ont perdu ce terme originel (contrairement au Golgotha) suite à une double traduction (araméen vers grec, puis grec vers français). Dommage, ce terme a un côté magique.

A ce jour, les textes les plus anciens du Nouveau Testament ont tous été retrouvés écrits en grec, jamais en hébreu ou en araméen ou en latin. Soyons clair : il n’est pas exclu de retrouver un jour un évangile (ou une partie) en araméen ou en hébreu mais ce serait une révolution dans l’exégèse biblique.

La Bible a été traduite dans quasiment toutes les langues et est à ce jour le livre le plus publié au monde. Trois traductions sont particulièrement célèbres dans l’histoire :

  • La Septante : c’est la première traduction en grec de l’Ancien Testament effectuée en Egypte vers 270 avant J.C. à la demande du pharaon Ptolémée II pour alimenter la fameuse bibliothèque d’Alexandrie dont l’ambition était de contenir tout le savoir de l’époque;
  • La Vulgate : cette traduction en latin fut effectuée au IVème siècle par Saint Jérôme (souvent représenté à côté d’un lion du pied duquel il aurait arraché une épine). Cette traduction reste utilisée dans l’église catholique de nos jours (le dernier « toilettage » date de 1979). Elle est par ailleurs le premier livre imprimé par Gutenberg;
  • La Bible de Luther : c’est la traduction allemande de la Bible réalisée par Martin Luther à partir des textes « originaux » (en hébreu pour l’Ancien Testament, en grec pour le Nouveau Testament). C’est le fondement du protestantisme (et de la langue allemande).

Chaque traduction varie en fonction des sources utilisées (sources hébraïques, grecques, latines, françaises…), de l’audience ciblée et de l’auteur de la traduction. Un catholique, un orthodoxe et un protestant peuvent avoir une interprétation et donc une traduction différente du même texte grec.

Tout exégète sérieux se doit donc :

  1. de citer clairement sa Bible de référence,
  2. dans certains cas, de comparer différentes versions, voire de revenir au texte hébreu ou grec original. De nombreux sites internet ou outils existent pour naviguer aisément d’une traduction à l’autre,
  3. d’être clair quant à sa position religieuse.

Pour ma part,  j’utilise dans mes citations la Bible Segond 21 qui est éditée depuis 2007 par la Société Biblique de Genève (plutôt d’orientation protestante). Son ambition est affichée en première page : « L’original, avec les mots d’aujourd’hui ». Dans mon cas, cette Bible a un avantage énorme : elle est libre de droit et je peux donc la citer librement sans risquer les foudres de l’éditeur. 🙂

Je m’appuie aussi sur 2 autres traductions (plus appréciées des historiens) :

  • la Bible de Jérusalem : c’est la Bible de la Bible (en français s’entend) publiée pour la première fois en 1955. Elle a été écrite sous le contrôle de l’École biblique et archéologique française de Jérusalem, établissement fondé par les Dominicains (donc catholique);
  • la Traduction Œcuménique de la Bible (la TOB) : elle est née de la volonté des mêmes Dominicains de faire participer protestants et orthodoxes à une traduction consensuelle (« œcuménique ») de la Bible de Jérusalem. La première édition date de 1975. A noter que les orthodoxes y ont peu participé, faute de « combattants » (seulement 2 exégètes orthodoxes francophones connus au lancement du projet ! Si le cœur vous en dit, la concurrence est faible sur ce créneau…). La participation de Juifs fut aussi envisagée.

Analyse de la péricope

Voici l’ensemble du texte de la péricope :

7:53 [Puis chacun rentra chez soi.

8:1 Jésus se rendit au mont des Oliviers. Mais dès le matin il revint dans le temple et tout le peuple s’approcha de lui. Il s’assit et se mit à les enseigner. Alors les spécialistes de la loi et les pharisiens amenèrent une femme surprise en train de commettre un adultère. Ils la placèrent au milieu de la foule et dirent à Jésus: «Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. Moïse, dans la loi, nous a ordonné de lapider de telles femmes. Et toi, que dis-tu?» Ils disaient cela pour lui tendre un piège, afin de pouvoir l’accuser. Mais Jésus se baissa et se mit à écrire avec le doigt sur le sol. Comme ils continuaient à l’interroger, il se redressa et leur dit: «Que celui d’entre vous qui est sans péché jette le premier la pierre contre elle.» Puis il se baissa de nouveau et se remit à écrire sur le sol. Quand ils entendirent cela, accusés par leur conscience ils se retirèrent un à un, à commencer par les plus âgés et jusqu’aux derniers; Jésus resta seul avec la femme qui était là au milieu. 10 Alors il se redressa et, ne voyant plus qu’elle, il lui dit: «Femme, où sont ceux qui t’accusaient? Personne ne t’a donc condamnée?» 11 Elle répondit: «Personne, Seigneur.» Jésus lui dit: «Moi non plus, je ne te condamne pas; vas-y et désormais ne pêche plus.»]

Rentrons maintenant dans le vif du sujet en analysant pas à pas (verset par verset devrais-je dire) le texte.

7:53 [Puis chacun rentra chez soi.

Au risque de passer pour un escroc de l’exégèse, je vais vous demander d’oublier pour un instant cette petite phrase, j’y reviens à la fin de l’article. Suspens…

8:1 Jésus se rendit au mont des Oliviers.

La péricope commence par un marqueur de lieu. Les évangiles fournissent de temps à autre des marqueurs de lieu (« … au mont des Oliviers », « … de la Galilée jusqu’au Jourdain… », « … le long du lac de Galilée ») ou des marqueurs de temps (« A cette époque-là… », « La quinzième année du règne de l’empereur Tibère », « un jour »).

Ces marqueurs sont plus ou moins précis et laisse espérer la possibilité de reconstituer une chronologie précise de la vie historique de Jésus. Espérance vaine : les évangiles ne sont pas des « biographies » de Jésus au sens actuel du terme. Même s’ils s’appuient sur des événements, des lieux et des personnages historiques, la mise en scène a un but religieux et pas un but biographique. Prenons un exemple simple : dans l’évangile de Jean, Jésus vient 3 fois à Jérusalem entre sa rencontre avec Jean-Baptiste (début de sa prédication) et sa crucifixion alors que dans les 3 autres évangiles (Marc, Matthieu et Luc), il n’y vient qu’une fois. Suivant les sources, sa prédication aurait donc duré entre 1 et 3 ans. Espérer retracer une biographie précise des faits et gestes de Jésus à partir des Evangiles est donc une illusion et ceux qui prétendent le faire ne sont que de mauvais historiens. D’ailleurs, le Pape Emérite Benoit XVI remarque judicieusement dans son (excellent) ouvrage « Jésus de Nazareth » :

Quand on fait une lecture comparée de plusieurs de ces reconstitutions (NdA : de la vie de Jésus), force est de constater qu’elles reflètent davantage leurs auteurs et leurs idéaux qu’elles ne mettent au jour l’icône du Christ, alors devenue floue.

Revenons à notre marqueur de lieu. Géographiquement, le Mont des Oliviers est un ensemble de 3 collines situées à l’est de Jérusalem, séparées de la ville par la vallée du Cédron. Le Mont des Oliviers est un lieu symbolique de la prédication de Jésus : il est cité 14 fois dans le Nouveau Testament. Jésus fait de nombreux aller-retour entre la ville et le Mont des Oliviers. Il aurait d’ailleurs été arrêté dans les jardins de Gethsémani que la tradition situe au pied du Mont des Oliviers. C’est aussi, d’après certaines traditions extérieures aux Evangiles, le lieu de l’Ascension de Jésus. Une église a d’ailleurs été édifiée pour abriter ce qui serait la dernière empreinte du pied de Jésus sur terre. Signalons enfin que c’est aussi un lieu historique pour les musulmans puisque c’est à partir du Mont des Oliviers que Saladin réussit à reprendre la ville de Jérusalem aux Croisés en 1187.

Dans l’Ancien Testament, ce lieu est cité uniquement 2 fois :

  • dans 2S 15:30,32 (je vous aide : Ancien Testament, 2ème Livre de Samuel, chapitre 15, versets 30 à 32)

30 David gravit le mont des Oliviers. Il montait en pleurant et la tête couverte, et il marchait nu-pieds. Tous ceux qui l’accompagnaient se couvrirent aussi la tête et ils montaient en pleurant. … 32 Lorsque David fut arrivé au sommet, il adora l’Eternel. (2S 15:30,32)

Peu importe le contexte de la citation, il faut simplement retenir de cet extrait que c’est un lieu d’adoration de l’Eternel (Dieu) en dehors du contexte du Temple de Jérusalem.

  • dans Za 14:1,4 (Ancien Testament, Livre de Zacharie, chapitre 14, versets 1 à 4)

14:1 Voici qu’arrive un jour pour l’Eternel, et l’on partagera au milieu de toi le butin qu’on t’a pris. 2 Je rassemblerai toutes les nations pour qu’elles attaquent Jérusalem: la ville sera prise, les maisons seront pillées, et les femmes violées; la moitié de la ville partira en exil, mais le reste du peuple ne sera pas éliminé de la ville. 3 L’Eternel sortira et combattra contre ces nations, comme il combat le jour de la bataille. 4 Ses pieds se poseront, ce jour-là, sur le mont des Oliviers qui est vis-à-vis de Jérusalem, du côté est. Le mont des Oliviers se fendra par le milieu, d’est en ouest, et une très grande vallée se formera. Une moitié de la montagne reculera vers le nord, et une moitié vers le sud. (Za 14:1,4)

Le Mont des Oliviers est donc le lieu où l’Eternel fera son apparition pour le « Jugement Dernier ».

Un peu plus loin dans le texte, le verset Za 14:21 est encore plus intéressant puisqu’il préfigure Jésus chassant les marchands du Temple :

21 Toute marmite à Jérusalem et dans Juda sera consacrée à l’Eternel, le maître de l’univers. Tous ceux qui offriront des sacrifices viendront et s’en serviront pour cuire les viandes, et il n’y aura plus de marchands dans la maison de l’Eternel, le maître de l’univers, ce jour-là. (Za 14:21)

Nous aurons l’occasion de revenir sur ce passage dans un futur article…

2 Mais dès le matin il revint dans le Temple et tout le peuple s’approcha de lui. Il s’assit et se mit à les enseigner.

Poursuivons l’analyse avec le deuxième verset. Il commence avec un marqueur de temps (« dès le matin« ) et un nouveau marqueur de lieu (« dans le Temple« ).

Soyons clair : les Juifs tels que décrits dans l’Ancien Testament sont des matinaux ! L’expression « dès le matin« , « le matin« , « au matin » revient des dizaines de fois. Reprenons dans l’Exode une citation parmi d’autres :

34:1 L’Eternel dit à Moïse: «Taille deux tables de pierre pareilles aux premières, et j’y écrirai les paroles qui étaient gravées sur les premières tables que tu as brisées. 2 Sois prêt de bonne heure. Tu graviras dès le matin le mont Sinaï et tu t’y tiendras devant moi, au sommet de la montagne. (Ex 34:1,2)

Moïse gravit la montagne pour y recevoir l’enseignement de Dieu avant de redescendre présenter à son peuple les tables de la Loi (les fameux « 10 Commandements »). Dans notre exemple, Jésus descend quant à lui de la montagne pour enseigner la parole de Dieu qu’il a reçu directement de son Père. Ce n’est pas la seule fois que les figures de Moïse et Jésus sont mises en symétrie dans le Nouveau Testament.

Le marqueur « dans le Temple » fait référence au Temple de Jérusalem, lieu central de la religion juive de l’époque. D’après la Bible, le Premier Temple fut construit par le roi Salomon (qui aurait vécu au X ème siècle avant J.C.). Il a été entièrement détruit par le roi babylonien Nabuchodonosor II en 587 avant J.C. et les Juifs emmenés en captivité à Babylone. A leur retour vers 535 avant J.C., ils bâtirent au même endroit un Second Temple qui fut largement remanié par Hérode Ier le Grand (Roi de Judée et grand ami des Romains) à partir de 19 avant J.C. Ce Temple fut détruit par le futur empereur Titus en 70 après J.C. lors de la révolte des Juifs contre Rome. De nos jours, il reste peu de choses de ce Temple :

  • le mur de soutènement ouest qui n’est autre que le Mur des Lamentations lieu sacré pour les Juifs,
  • l’esplanade des mosquées et plus particulièrement la mosquée Al-Aqsa, 3ème lieu saint de l’Islam.

Pourquoi donc Jésus allait au Temple me direz-vous ? Tout simplement parce qu’il était Juif, qu’il a vécu en Juif et qu’il est mort en Juif ! Dit autrement, le fondateur du Christianisme n’était lui-même pas chrétien. Son message n’est qu’une interprétation particulière de la Torah juive. N’a-t-il pas dit selon l’évangile de Matthieu :

Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes; je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir. En effet, je vous le dis en vérité, tant que le ciel et la terre n’auront pas disparu, pas une seule lettre ni un seul trait de lettre ne disparaîtra de la loi avant que tout ne soit arrivé. (Mt 5:17,18)

Difficile à concilier avec les siècles d’antisémitisme professé par les églises chrétiennes…

Arrivé au Temple, tout le peuple s’approcha pour l’écouter (en gros une partie des Juifs présents au Temple à ce moment). Les textes bibliques aiment bien exagérer les nombres : on trouve toujours des multitudes, Jésus multiplie les pains pour 4.000 à 5.000 hommes…

Quant à Jésus, il se met en position assise : une position d’autorité (le roi est assis sur son trône pour recevoir ses sujets), mais aussi une position d’enseignant, comme le maître (« rabbi ») devant ses élèves ou la position du scribe. De quel enseignement s’agit-il ? De l’interprétation de la Loi.

3 Alors les spécialistes de la Loi et les pharisiens amenèrent une femme surprise en train de commettre un adultère. Ils la placèrent au milieu de la foule.

Nous allons faire connaissance avec deux des principaux « adversaires » de Jésus au sein des évangiles: les « spécialistes de la Loi » et les « pharisiens ».

« Les spécialistes de la Loi »

Trois termes sémantiquement très proches sont utilisés dans les différentes traductions de la Bible : « scribes », « légistes » et « spécialistes de la Loi ». Je n’ai trouvé aucune logique dans le choix de ces trois termes dans les différentes traductions, les usages s’entremêlant. Considérons donc que les 3 termes désignent plus ou moins la même chose. La traduction « spécialistes de la Loi » est particulière à la version Segond 21 et a le mérite d’être explicite quant à la compétence de ces personnages. Pour prendre une comparaison douteuse, les « spécialistes de la Loi » sont les commissaires politiques du judaïsme de l’époque, chargés de garantir l’orthodoxie des paroles et des actes par rapport à la Torah.

Dans l’Ancien Testament, cette dénomination n’apparaît qu’une fois, dans Jérémie 2:8, dans un passage où l’Eternel (Dieu) parle :

Je vous ai fait entrer dans un pays fertile pour que vous mangiez les fruits et les bons produits qui s’y trouvent, mais vous êtes venus et vous avez rendu mon pays impur, vous avez fait de mon héritage une horreur. 8 Les prêtres n’ont pas dit: ‘Où est l’Eternel?’ Les spécialistes de la loi ne m’ont pas connu, les bergers se sont révoltés contre moi, les prophètes ont prophétisé au nom de Baal et ils ont couru après ce qui ne sert à rien. (Jr 2:7,8)

Tout juste peut-on remarquer les « spécialistes de la Loi » ne comprennent pas l’Eternel alors qu’ils sont censés en être les experts puisque la Loi est la parole de l’Eternel. (!)

Si elle est anecdotique dans l’Ancien Testament, cette expression est beaucoup utilisée dans les Evangiles puisqu’on la retrouve 59 fois (auxquelles s’ajoutent 3 citations dans les Actes des Apôtres). Les « spécialistes de la Loi » y sont presque systématiquement associés soit aux Pharisiens, soit aux Grands Prêtres, soit aux deux. On peut relever quelques précisions les concernant laissant à penser qu’il s’agit de personnes importantes et respectées dans la Judée de l’époque :

Toutes leurs actions, ils les font pour se faire remarquer des hommes. Ainsi, ils portent de grands phylactères et allongent les franges [de leurs vêtements]. Ils aiment occuper la meilleure place dans les festins et les sièges d’honneur dans les synagogues. Ils aiment être salués sur les places publiques et être appelés par les hommes ‘Maître, [Maître]’. (Mt 23:5,7)

Il leur disait dans son enseignement: « Attention aux spécialistes de la loi qui aiment se promener en longues robes et être salués sur les places publiques! » (Mc 12:38 et Lc 20:46)

« Les pharisiens »

Il ne faut pas imaginer le judaïsme de l’époque de Jésus comme une religion monolithique. De nombreuses « variantes », « sectes » coexistaient. Les pharisiens étaient l’une d’elles. On ne connait pas clairement l’origine et la signification de ce terme. Pour rester simple à cette étape, il suffit de retenir que les pharisiens enrichissaient, précisaient la loi écrite (la Torah) par des traditions orales. Ce groupe particulier va prendre toute son importance lors de la destruction du Temple par les troupes de Titus. Les Juifs de l’époque ayant perdu leur centre religieux sont contraints de « se rabattre » sur leurs lieux de rencontre (les synagogues) où ils vont discuter de la Loi au lieu de sacrifier des animaux. Les pharisiens sont tout simplement les « précurseurs » de la forme actuelle de la religion juive. Leurs discussions vont être progressivement mises en forme dans un nouveau livre : le Talmud. Pour donner une analogie « juridique », nous pouvons dire que la Torah est le Code Civil (l’ensemble des lois)  alors que le Talmud recueille la jurisprudence, c’est-à-dire les jugements basés sur le Code Civil mais qui apporte des éclaircissements sur le texte de loi. Pour citer un sujet de discussion parmi d’autre : ai-je le droit d’aller chercher une de mes chèvres tombée dans un trou un jour de Sabbat, jour où je ne suis censé avoir aucune activité ?

Mais revenons à nos chèvres moutons et intéressons-nous maintenant à cette « femme surprise en train de commettre un adultère ». Elle est amenée au milieu de la foule, pour y être jugée.

4 et dirent à Jésus: «Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. 5 Moïse, dans la loi, nous a ordonné de lapider de telles femmes. Et toi, que dis-tu?»

Remarquons tout d’abord que les adversaires de Jésus l’appellent « Maître ». Ce terme est très souvent associé à Jésus. Retenons par exemple ce verset :

Jésus se retourna et, voyant qu’ils le suivaient, il leur dit: « Que cherchez-vous? » Ils lui répondirent: « Rabbi – ce qui signifie maître –, où habites-tu? » (Jean 1:38)

Le terme hébreu « Rabbi » va donner naissance après la chute du Temple à la fonction de Rabbin, personne dont l’érudition dans l’étude de la Torah lui permet de prendre des décisions ou rendre des jugements en matière de Loi juive. A l’époque de Jésus, un maître est simplement une personne qui enseigne la Loi à des disciples.

Ces 2 petits versets nous offrent une vue plongeante sur la façon dont la justice était rendue à l’époque. Rappelons que le Code Civil n’existait pas et que les jugements étaient rendus suivant les principes décrits dans la Torah, encore appelée « Loi de Moïse » (toute ressemblance avec des événements actuels n’est pas que fortuite… Seulement 2.000 ans et quelques milliers de kilomètres nous séparent).

Premier principe fondamental : la Loi juive imposait le témoignage de 2 ou 3 personnes pour constater un crime ou tout autre péché, comme l’expliquent clairement au moins deux passages du Deutéronome :

C’est sur la déposition de 2 ou de 3 témoins que l’on fera mourir quelqu’un; la déposition d’un seul témoin ne suffira pas. (Deutéronome 17:6)

Un seul témoin ne suffira pas contre un homme pour constater un crime ou un péché, quel qu’il soit; un fait ne pourra être établi que sur la déposition de 2 ou de 3 témoins. (Deutéronome 19:5)

Jésus le rappelle lui même un peu plus loin dans le même évangile :

Il est écrit dans votre loi que le témoignage de deux personnes est vrai. (Jean 8:17)

Dans notre cas, le flagrant délit a été constaté pour une foule donc aucun doute quant à l’existence du délit.

Passons maintenant à la faute en elle-même : l’adultère. Les pharisiens et spécialistes de la Loi font référence à Lévitique 20 (sobrement appelé « Peines contre diverses fautes » dans Segond 21). Ce texte légifère sur toutes les possibilités d’accouplement : homme / femme (avec les sous-variantes sœur, fille, tante…), homme / homme, femme / femme, homme / animal et femme / animal. Je vous invite à le consulter ici.

Dans le cas qui nous concerne, le verset 10 indique clairement la peine encourue :

Si un homme commet un adultère avec une femme mariée, s’il commet un adultère avec la femme de son prochain, l’homme et la femme adultères seront punis de mort. (Lv 20:10)

Ce texte n’explique pas comment la sentence de mort doit être exécutée. Pour ce faire, il faut faire référence à Deutéronome :

22 Si l’on trouve un homme en train de coucher avec une femme mariée, ils mourront tous les deux: l’homme qui a couché avec la femme, ainsi que la femme. Tu extirperas ainsi le mal du milieu d’Israël. 23 Si une jeune fille vierge est fiancée et qu’un homme la rencontre dans la ville et couche avec elle, 24 vous les conduirez tous les deux à la porte de la ville. Vous les lapiderez, ils seront punis de mort, la jeune fille pour n’avoir pas crié dans la ville, et l’homme pour avoir déshonoré la femme de son prochain. Tu extirperas ainsi le mal du milieu de toi. 25 Mais si c’est dans les champs que cet homme rencontre la jeune femme fiancée, s’empare d’elle et couche avec elle, seul l’homme qui aura couché avec elle sera puni de mort. 26 Tu ne feras rien à la jeune fille. Elle n’est pas coupable d’un crime digne de mort, car c’est le même cas que celui où un homme se jette sur son prochain et lui enlève la vie. 27 La jeune fille fiancée que cet homme a rencontrée dans les champs a pu crier sans qu’il y ait eu personne pour la secourir. (Deutéronome 22:22,27)

Notons là-encore la force du « flagrant délit » qui ne permet pas à la femme d’utiliser le verset 27 pour sa défense. Le grand absent de cette histoire est tout de même l’homme avec qui la femme a péché. Nulle trace de lui. J’avoue ne pas m’expliquer son absence dans cette histoire.

Peut-on en déduire pour autant que la femme adultère était vierge et fiancée ? Difficile à dire tant la lapidation semblait être le châtiment de prédilection des Juifs de l’époque :

38 Je te jugerai comme on juge les femmes adultères et celles qui versent le sang, et je ferai de toi une victime ensanglantée par la fureur et la jalousie. 39 Je te livrerai entre leurs mains. Ils démoliront tes centres de prostitution et abattront tes estrades. Ils te dépouilleront de tes habits, prendront les bijoux qui composaient ta parure et te laisseront nue, entièrement nue. 40 Ils exciteront la foule contre toi, ils te lapideront et te transperceront à coups d’épée. (Ézéchiel 16:38,40)

Signalons enfin qu’Etienne est lapidé pour blasphème dans les Actes des Apôtres (après la mort de Jésus).

Le verset se termine par « Et toi, que dis-tu ? » C’est une claire référence à des passages précédents de l’évangile où Jésus dit : « Eh bien, je vous le dis » (Jean 4:35) ou « En vérité, en vérité, je vous le dis… » (Jean 6:47, Jean 13:20, Jean 14:12…).

Avec ces cinq petits mots, nous pouvons revivre la scène. Les Spécialistes de la Loi et les pharisiens, agacés voire choqués par ce « Jésus » qui se permet depuis des semaines de remettre en cause les préceptes de la Loi,  le mettent devant une faute commise en flagrant délit et ne laissant donc aucune équivoque quant à la peine encourue. Nous les imaginons goguenards, très surs d’eux. Qu’est-ce que ce « gros malin » de Jésus allait bien pouvoir dire cette fois-ci ? Le cas est simple, c’est blanc ou noir, oui ou non. Aucune discussion n’est possible.

6 Ils disaient cela pour lui tendre un piège, afin de pouvoir l’accuser. Mais Jésus se baissa et se mit à écrire avec le doigt sur le sol.

Le piège est effectivement tendu. En apparence Jésus n’a que deux options. Soit il accrédite simplement la Loi et la femme va être lapidée. Dans ce cas, la spécificité de son message disparait. Il est facile pour ses adversaires de dire que, finalement, ce nouveau prédicateur n’apporte rien de neuf. L’autre option est de remettre en cause la Loi et la peine encourue est alors claire : la lapidation. C’est ce que l’on appelle une stratégie Gagnant / Gagnant. On retrouve un piège semblable dans Marc, dans l’épisode de l’impôt à César (le fameux « Rendez à César ce qui est à César »).

Mais Jésus choisit une autre option : il se tait, se baisse et se met à écrire avec le doigt sur le sol. En se baissant, il désamorce la confrontation avec ses interlocuteurs, refuse l’échange de regards et tout contact et finalement reste dans la position du Maître. A un autre moment de son histoire, Jésus va utiliser le silence comme arme en face d’un interlocuteur : lorsqu’il rencontre Ponce Pilate avant son martyr.

Je parlais précédemment des subtilités de traduction des différentes éditions de la Bible. En voici une belle : « écrire avec le doigt sur le sol » est la traduction retenue par la plupart des versions de la Bible mais la TOB traduit par « se mit à tracer des traits sur le sol« , ce qui n’est pas la même chose. Sans doute la TOB évacue ainsi la question (sans réponse) qui a agité des générations d’exégètes : mais qu’a bien pu donc écrire Jésus ? Parmi les nombreuses hypothèses, citons :

  • Saint Jérôme qui pensait que Jésus écrivait les péchés des accusateurs de la femme adultère;
  • une référence à la justice romaine, le juge écrivant la sentence avant de la prononcer;
  • une référence à l’Ancien Testament :

13 Eternel, tu es l’espérance d’Israël! Tous ceux qui t’abandonnent rougiront de honte.» «Ceux qui se détournent de moi seront inscrits sur la terre, car ils ont abandonné la source d’eau vive qu’est l’Eternel.» (Jr 17:13)

Pour clore le sujet, le texte grec ne laisse aucun doute : Jésus « écrit » et ne « trace pas de traits sur le sol ».

7 Comme ils continuaient à l’interroger, il se redressa et leur dit: «Que celui d’entre vous qui est sans péché jette le premier la pierre contre elle.» 8 Puis il se baissa de nouveau et se remit à écrire sur le sol.

Après un moment de réflexion (que l’on imagine assez long puis ses interlocuteurs « continuaient de l’interroger« ), Jésus répond de manière très habile : il ne remet aucunement en cause la faute et la peine mais fait appel à la conscience de ses interlocuteurs. A eux de prendre la responsabilité d’appliquer la peine.

Puis il se remet en position assise et écrit à nouveau. Jésus garde les yeux baissés et laisse la foule à sa réflexion. Cette double action « se baisser et écrire sur le sol »encadrant le message de Jésus « Que celui d’entre vous qui est sans péché jette le premier la pierre contre elle » a tout d’abord une explication « technique ». Il s’agit d’une figure de style très répandue dans les textes bibliques : l’inclusion sémitique. Les mêmes termes (mots, expressions) sont répétés avant et après un passage qui est ainsi mis en évidence.

Certains exégètes voient aussi dans cette répétition une (nouvelle) référence à Moïse : après avoir reçu une première fois les tables de la Loi, Moïse les avaient détruites face à l’impiété de son peuple avant que Dieu ne les lui donne à nouveau. Je suis plus réservé sur cette interprétation, Jésus n’effaçant pas les mots écrits la première fois.

9 Quand ils entendirent cela, accusés par leur conscience ils se retirèrent un à un, à commencer par les plus âgés et jusqu’aux derniers; Jésus resta seul avec la femme qui était là au milieu.

Les accusateurs se mettent à réfléchir, individuellement puis s’éloignent l’un après l’autre, aucun n’ayant la prétention de ne jamais avoir péché. Les plus âgés – qui sont aussi les plus sages – se retirent en premier. Les autres ne font que suivre le mouvement. Là-encore deux citations parmi d’autres nous renseignent sur la préséance donnée aux anciens dans la société juive de l’époque :

Tu te lèveras devant la personne aux cheveux blancs et tu traiteras le vieillard avec honneur. Tu craindras ton Dieu. Je suis l’Eternel. (Lévitique 19:32)

De même, c’est aux personnes âgées qu’est attribuée la sagesse, une longue vie est synonyme de discernement. (Job 12:12)

Pour revenir à la discussion précédente, Jésus lui-même ne se lèverait-t-il pas devant eux tout simplement par respect ?

10 Alors il se redressa et, ne voyant plus qu’elle, il lui dit: «Femme, où sont ceux qui t’accusaient? Personne ne t’a donc condamnée?»

Jésus, qui n’a sans aucun doute rien manqué de la scène précédente, interroge la femme adultère et feint de s’étonner de la disparition des accusateurs.

L’interjection « Femme » est utilisée dans plusieurs autres passages des évangiles, notamment dans l’évangile de Jean lorsque Jésus s’adresse à :

  • sa mère lors des Noces de Cana (Jean 2:4),
  • la femme samaritaine (Jean 4:21),
  • la femme adultère (Jean 8:10, le passage que nous étudions),
  • sa mère à nouveau lorsqu’il lui demande de considérer son disciple préféré comme son propre fils (Jean 19:26)

et enfin, après la Crucifixion de Jésus lorsque

  • les 2 anges s’adressent à Marie-Madeleine qui s’inquiète de la disparition du corps de Jésus (Jean 20:13),
  • Jésus lui-même s’adresse à la même Marie-Madeleine en lui demandant pourquoi elle pleure. (Jean 20:15).

Le fait que Jésus s’adresse à sa mère de la même façon qu’il s’adresse à des pécheresses « patentées » (rappelons que les Samaritains étaient détestés des Juifs et que Marie-Madeleine avait quelques péchés à son actif) a alimenté les phantasmes de nombreux historiens. Marie la mère de Jésus n’était-elle pas elle-même une pècheresse ? Et quel péché avait-elle pu commettre si ce n’est la naissance hors mariage de Jésus ?

C’est effectivement une interprétation possible. Je préfère personnellement une autre interprétation, voyant dans ce « Femme » une marque de respect mais aussi d’affection. La relation de Jésus avec les femmes fera l’objet d’un article à venir, tant elle me semble une des clefs expliquant le succès de sa prédication.

11 Elle répondit: «Personne, Seigneur.» Jésus lui dit: «Moi non plus, je ne te condamne pas; vas-y et désormais ne pêche plus.»

Voici la finale du texte. Jésus refuse lui aussi de condamner la femme, ce qui pourrait se comprendre comme un aveu implicite qu’il a lui-même péché. Il reconnaît la faute de la femme mais la pardonne et lui enjoint de recommencer sa vie sur de nouvelles bases, en oubliant le passé. Cette péricope renferme pour moi l’essence du message de Jésus et de ce que devrait être le Christianisme : le pardon.

La question qui vient à l’esprit est alors : Jésus a-t-il vraiment dit cela ? C’est à cet instant que je reviens – comme promis – au premier verset.

7:53 [Puis chacun rentra chez soi.

Rappelons qu’une péricope est censée représenter une unité rédactionnelle et, dans le cas présent, on verrait très bien commencer le texte en 8.1 (pour rappel : « Jésus se rendit au mont des Oliviers. »). 7.53 s’apparente plutôt à un verset de clôture qu’un verset d’ouverture.

Pourtant ce verset est intégré à la péricope. La raison est simple : il y a de sérieux doutes sur son authenticité, la plupart des éditions de la Bible la mettent d’ailleurs entre crochets.

Parmi les critères qui permettent de juger l’authenticité d’un acte ou d’une parole, il y a tout d’abord la stabilité du texte au travers des différentes anciennes éditions. Notre texte s’est beaucoup « promené » : certaines des plus anciennes versions des évangiles ne l’ont pas, certaines l’ont dans l’évangile de Jean mais à un autre endroit et certaines versions l’ont, mais à l’intérieur de l’évangile de Luc ! Mêmes les premiers commentateurs des Evangiles (les « Pères de l’Eglise ») l’ignorent ou remettent en cause son authenticité. Il faut dire que le sujet est difficile : on pourrait reprocher à Jésus de cautionner un des pires péchés qui soit, l’adultère. Les tenants de l’authenticité s’accrochent d’ailleurs à ce principe : cette parole est tellement gênante pour les premiers Chrétiens que le fait qu’elle ait subsisté est une indication de son authenticité. C’est le « critère d’embarras » souvent utilisé en exégèse, considéré comme beaucoup d’exégètes comme le meilleur critère. C’est d’ailleurs ce critère qui « justifierait » l’existence historique de Jésus … objet là encore d’un prochain article.

Conclusion (provisoire bien sûr)

L’analyse de cette péricope démontre bien à quel point le travail d’exégète peut être passionnant et en même temps ingrat.

Passionnant parce que c’est une chasse au trésor permanente au sein des textes pour y trouver une référence, un rapprochement. Passionnant parce que cela nous offre une vue en contre-jour de la société juive de l’époque.

Mais c’est aussi un travail ingrat car on ne peut au mieux que se forger des convictions personnelles, presque jamais des certitudes. Combien de fois ai-je dû reprendre cet article ! (et ce n’est probablement pas fini).

A titre personnel, je veux croire à l’authenticité de cette parole parce qu’elle me semble représenter la quintessence du message de Jésus : quelque soit la faute commise, le pardon est possible et par là-même redémarrer une nouvelle vie.

De mon point de vue, peu importe que Jésus ait ou non prononcé ces paroles, ce qui est important c’est qu’elles aient perduré au fil de siècle. Le plus important au final est le message et non pas le messager.

Références

Pour ceux qui veulent creuser le sujet de l’authenticité, l’article Wikipedia fournit quelques bonnes références (en anglais), surtout celle-ci.

Les explications sur ce qu’aurait pu écrire Jésus sur le sol proviennent notamment de :

Les Evangiles. Textes et commentaires – Editions Bayard
Hugues Cousin, Jacques Hervieux, Alain Marchadour et Claude Tassin.

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